L'enfant de l'amour

C'est en entrant dans le placard que j'eus la révélation de ma différence. Je ne sais pourquoi je m'étais délibérément enfermé au milieu des habits pendus.  Recroquevillé dans un coin, je sentais les odeurs variées de lessive, de lavande et de naphtaline. Je fermai les yeux et m'endormis rapidement.

Combien de temps s'écoula-t-il alors ? Je ne sais. Mais je me souviens de ces rêves étranges dans lesquels des créatures de lumière m'accompagnaient, fendant la foule avec moi, tandis que les gens jetaient vers moi des regards furtifs ou me dévisageaient ou riaient à ma vue. Et je m'élevais, peu à peu, guidé par ces êtres vers une aura de lumière qui m’éblouissait progressivement au fur et à mesure de mon ascension vers elle.

A mon réveil soudain, je restais encore de longs moments dans ma position fœtale. J'entendais à l'extérieur des bruits étouffés, des voix, et très vite, tout un remue-ménage. J'avais peur de sortir. D'ailleurs, la porte coincée de l'intérieur ne pouvait s'ouvrir et me confortait dans ma résolution d'exil. Bien sûr, j'aurais pu taper comme un fou et l'on m'aurait entendu et ouvert. Mais non, je devais poursuivre mon isolement qui me permettait d'accéder à la Révélation. C'était beau et lumineux. Pourtant, j'étais plongé dans la pénombre. D'où provenait alors cette lueur qui me permettait de voir mes mains potelées aux doigts courts. Je parvenais même à me représenter mon visage avec mes petits yeux remontants, mon nez écrasé et cette bouche charnue, le tout soutenu par un cou très large. J'avais une force herculéenne, une stature d'athlète dans un corps de taille moyenne avec des épaules tombantes -je devrais dire fuyantes- et un dos un peu trop rond. Il ne me manquait pas beaucoup pour être beau... j'avais juste un chromosome de trop : c'est ce qu'avaient dit les docteurs, je l'avais entendu ! Et maintenant, je savais. J'avais vu dans mon rêve ! Mais ce n'était pas un rêve.

C'était - bien au contraire - l'éveil, la lumière, la Vérité.

Alors, enfermé dans ce placard, à l'abri des autres, je laissais mon esprit accompagner ces êtres de lumière. Je captai leurs ondes bénéfiques et je me rechargeai de leurs émotions. Pourtant, ils me confrontaient à la vérité, à ma différence, tout en m'enseignant des règles universelles. Je sentais entrer en moi la sagesse des temps anciens et je découvrais l'universalité de la parole divine. En moi, Bouddha, Allah, Dieu et Jéhovah m'enseignaient l'amour de l'autre et le pardon. Ils me transmettaient un message de paix et d'amour entre les hommes. J'étais là, bouche ouverte, buvant leurs paroles et leurs enseignements. Dans cette béatitude, je m'endormis, en pleine extase et bienheureux.

Ce fut la sirène de la police qui me réveilla. J'entendais des voix d'hommes et la voix douce de ma maman. Elle m'avait donné tant d'amour et lui aussi, mon papa. J'avais beaucoup de choses à leur dire, mais là, je ne pouvais sortir de mon placard. J'avais peur de la police et je me mis à trembler. Maman pleurait et je ne comprenais pas ce qui se disait en bas. Il fallait que j'attende, la police finirait bien par partir ! Les heures s'écoulaient... je commençais à avoir faim... il suffisait que je tambourine à la porte ou que je crie... non impossible, encore des voix inconnues, des voix graves et parfois à nouveau des pleurs...

J'avais fait une bêtise, j'allais me faire gronder. Je n'aurais pas dû suivre les êtres de lumière. Maman m'avait pourtant toujours bien expliqué que je n'avais pas le droit de suivre des inconnus. En plus, ils m'avaient emmené si loin, si loin...

Les voix montaient à l'étage et je comprenais mieux les mots. Les voix se rapprochaient de la porte du placard.

- Non, c'est impossible, Paul, il n'a pas pu sortir ! Je l'aurais vu, on n'a pas bien cherché, il faut chercher encore et encore et encore...

- Ma chérie, on a regardé partout, même sous les lits !

- Il faut recommencer, on a pu oublier un endroit !

J'allais crier quand j'entendis :

- Madame, l'affaire est grave, nous allons rapidement lancer l'alerte enlèvement, même si ce n'est qu'une fugue, on ne sait jamais, on a déjà perdu assez de temps !

- Je suis sa mère, je vous le dis, écoutez-moi, il est là, dans la maison. Réponds, Nino, réponds je t'en supplie. NINO ! NINO ! NI......

Crise de nerfs, maman en pleurs, moi aussi mais je ne fais pas de bruit. Je pleure en silence comme dit papa.
J'ai fait une bêtise, ils vont me mettre en prison...

J'avais sans doute dormi. Je ne savais ce qui s'était passé mais je m'étais retrouvé sur une barque. Les ondulations de l'eau m'avaient bercé et calmé. Il faisait bon, la lumière toute douce... j'aimais le silence, la quiétude de ce lac, le bruit de l'eau et le frémissement du vent dans les arbres. Les êtres de lumière m'entouraient de leur amour, ils m'enseignaient leurs secrets. Quand je sortirai de là, je leur raconterai, à mes parents, tout ce que je sais de l'univers. J'avais appris des vérités que seules des puissances divines pouvaient enseigner à un pauvre être comme moi. Maman l'a souvent répété : "tu es un ange, tu illumines ma vie. Ignore ceux qui ne te connaissent pas et te regardent bizarrement. C'est justement parce qu'ils ne te connaissent pas qu'ils ne peuvent pas savoir combien ton âme est belle, aimante et intelligente." Désormais, j'avais le droit de le dire, je savais plein de choses et je les comprenais, j'étais devenu vraiment intelligent. Je leur demandais de me changer en vrai petit garçon, comme Pinocchio, mais ils me répondirent que ce n'était pas possible et que l'enveloppe extérieure n'avait aucune importance pour eux parce qu'en mourant, on la perdait. J'aimerai bien mourir mais ça ferait de la peine à mon papa et à ma maman... Il fallait que je sorte !

La porte résistait à ma poussée. Elle était coincée, mais par quoi ? Quand j'étais rentré, je n'avais pas eu ce problème. Je me mis à taper, mais curieusement, personne ne m'entendait. La faim faisait crier mon ventre. Ça aussi, ils ne l'entendaient pas !

Alors, les êtres de lumière vinrent m'entourer et me consoler. Je me calmais, grâce à leurs belles paroles et j'eus l'impression de tomber dans le vide. Ma tête me fit mal en cognant le sol et je m'endormis en me faisant pipi dessus. La flaque était tiède et cela ne me gêna pas du tout. Les êtres me dirent que j'avais perdu connaissance. Non, je ne crois pas, j'en ai plein, plein, plein de nouvelles connaissances. Je l'ai dit, je suis devenu intelligent.

L'affaire prit une tournure policière éprouvante. Soupçonnés du pire, mes parents furent placés en garde à vue. Les interrogatoires se succédèrent dans un manque total d'humanité tant les policiers étaient persuadés de leur culpabilité. Pendant leur incarcération, la maison et le garage furent fouillés, le jardin exploré ainsi que les alentours. L'enquête s'orienta également vers les voisins, chacun devenant un témoin ou un coupable potentiel. Ce ne fut pas la privation de liberté qui fit craquer ma mère. C'était le fait d'être loin de la maison où elle espérait retrouver son petit Nino, c'était son impuissance à agir et sa souffrance de mère aimante. On l'empêchait de venir en aide à son fils... Sa crise fut si violente qu'elle termina sa garde à vue à l'hôpital. A la fin, ce fut mon père qui s'effondra. Il avait tellement hurlé pour qu'on le libère que, lui aussi, se retrouva sous calmant, mais au fond de la cellule.

Pendant ce temps, je m'étais réveillé. J'avais pleuré et crié longtemps. Puis, l'humidité et l'odeur insoutenable me donnèrent un peu d'énergie. Je n'en pouvais plus, je voulais enfin sortir de là. Malgré ma force et ma volonté, je ne parvins pas à ébranler la porte du placard. Sans doute fatigué par le jeûne et le manque d'espace, je ne pus longtemps répéter ce geste qui me demandait une énergie que je n'avais plus. Comme je m'effondrai, en larmes, un être de lumière vint me consoler, m'insufflant l'idée que je ne parviendrais pas à sortir et que je devais me résoudre. Elle calma mon esprit de mots doux, m'apaisa de son aura d'amour et je m'endormis.

Un ami du couple vint chercher mes parents à la fin de la garde à vue. Sans preuve, la police ne pouvait les garder plus longtemps. En rentrant, ils se mirent à me chercher, hurlant mon nom dans toute la maison et dans le jardin. Pendant ce temps, leur ami s'était attelé à préparer des affiches et à publier sur Facebook ma photo qui fut très vite mise en partage. La police se décida à lancer une alerte enlèvement, plus par précaution que par conviction. L'après-midi, pendant que maman restait à la maison, les deux hommes placardèrent chez tous les commerçants les avis avec mon portrait sous lequel était écrit un S.O.S. et un numéro de téléphone.
Le soir, les appels fusèrent : on m'avait aperçu ici ou là, on insultait mes parents, on les plaignait, on était triste pour eux ou on était méprisant, enfin toutes sortes de manifestations solidaires ou hostiles amenaient les gens à appeler mes parents. La noirceur des uns et l'angélisme des autres devint très vite insupportables. Mais il fallait tenir bon...

Il fallait me retrouver au plus vite...

Dans la nuit, papa et maman ne purent trouver le sommeil. Ils étaient allongés sur le lit défait, main dans la main, les yeux mi-clos, écoutant les bruits de la maison, espérant entendre la voix de leur fils.

- Je vais devenir fou, murmura Paul

- J'ai beau retourner les évènements dans ma tête, je ne vois pas comment il a pu disparaître. Il n'est pas sorti de la journée, il a joué dans sa chambre, il a mangé avec moi et m'a aidé à faire la vaisselle, on a regardé la télé ensemble, puis il est retourné jouer. Je suis sortie un moment pour arroser les fleurs et quand je suis rentrée, plus de Nino. Comment a-t-il pu partir ? A quel moment ? 

- Et si on l'avait enlevé ?

- Je me pose les mêmes questions et c'est pire.  Car si on l'a enlevé, c'est quelqu'un de très fort. Même endormi, Nino n'est pas un poids plume et réveillé, il n'aurait suivi personne. Et comment agir sans bruit, sans effraction ?

- Donc, si je te suis, Nino n'a pas pu partir, il n'a pas non plus été enlevé, donc il est ici !

- Exactement, Paul, et si on ne le retrouve pas, il va mourir. Il ne saura pas se débrouiller tout seul.

- Oui mais alors pourquoi n'appelle-t-il pas ? Les chiens de la gendarmerie l'auraient déniché ! Ils ont un flair à toute épreuve, ils trouvent un sachet de drogue dans une valise fermée au milieu de centaines d'autres ...

- Je sais tout ça, Paul. C'est bien ce qui me trouble... en même temps, je me dis que cette baraque est bien trop grande pour nous. Nous n'aurions pas dû acheter une maison aussi grande.

- Oui, mais c'était une belle affaire.

- C'est sûr. Je dois t'avouer que cette maison me plaisait bien à l'achat, puis j'ai commencé à m'y trouver mal à l'aise. Je ne te l'ai jamais dit, mais j'entendais des bruits, je sentais des présences... Il m'est arrivé de me cacher pour me laver. J'avais l'impression que j'étais épiée...

Paul ! hurla Monique en se redressant sur le lit, j'ai compris !

- Tu as compris quoi, Monique ?

- C'est la maison qui nous a pris Nino !

Mon père se mit en colère. Comment ma mère pouvait elle croire à de telles sornettes ?  Il était un homme franc, un peu rustique et son esprit cartésien ne pouvait cautionner une telle théorie. Pire, il craignait que cette hypothèse retarde leurs recherches car il se sentait alors dans l'incapacité totale d'affronter des éléments inconnus et invisibles. Comment réfléchir devant l'inconnu, comment appréhender les faits face au surnaturel ??

Maman tenait bon, argumentant au mieux, rappelant à mon père ses dons de double vue, son sens inné de la perception des évènements. Il l'appelait parfois "ma sorcière" tant ses prémonitions étaient impressionnantes. Mais de là à ramener tous les faits à une théorie purement surnaturelle, c'en était trop pour lui !

- Écoute moi, Monique, nous allons visiter centimètre par centimètre cette maison et ce jardin. Je ne t'empêcherai pas de faire des recherches via tous les moyens mystérieux ou pas que tu désires utiliser et en conjuguant nos efforts, nous allons retrouver Nino. Nous en sommes au quatrième jour de disparition, sa vie est en danger. S'il est dans un espace clos, enfermé, il n'a pas pu s'alimenter, il doit être faible. S'il peut en sortir et se cache délibérément, ce serait mieux, mais comme nous ne pouvons pas le savoir pour l'instant, on va partir sur le pire : il est là, enfermé quelque part et je t'avoue que même si la maison est grande, je ne vois pas pourquoi nous ne l'avons pas trouvé. Il a sans doute appelé pendant que ces abrutis nous jetaient en prison et là, il n'a peut-être plus la force de...

Soudain, la voix de papa s'étrangla dans sa gorge et il se mit à pleurer. Maman le serra dans ses bras. Tous deux, enlacés, pleurèrent longuement.

- Paul, écoute bien ce que je vais te dire, même si tu n'y crois pas. Je sais que Nino est ici, je sais qu'il est vivant et il rentrera en télépathie avec nous. Guette tous les appels que tu peux entendre en toi et dans ton sommeil. Tout ce que tu recevras sous quelque forme que ce soit pourra être un message de Nino. On conjugue ça à nos recherches, je fais appel à radiesthésiste et avec tous ces moyens mis en place, on va le retrouver. Faisons nous confiance mutuellement.

- D'accord, ma chérie. On est sur la bonne longueur d'onde... il ne reste plus qu'à Nino à s'y connecter...

Je m'éveillais à nouveau et je fus pris de regrets. J'étais mal, sans force. Qu'est-ce que j'étais venu faire ici ? Je m'approchais en rampant de la porte. Mes petites mains tambourinèrent sans force sur la planche. Je me mis à murmurer des mots de supplication et c'est dans un pleur gémissant que j'appelais papa et maman.

A ce moment-là, les voix se rapprochèrent de mon oreille, elles me susurraient de fermer les yeux, de me laisser guider par elles, que c'était mieux, que si je les suivais, je ne souffrirais plus et mes parents non plus. Mais je savais bien, moi, que mes parents me cherchaient, je savais qu'ils m'aimaient tel que j'étais : maman me disait toujours que j'étais son trésor, son don du ciel. Alors, si je suivais à nouveau les voix, je serai perdu pour eux. Je leur répondis que non, que je ne les écouterai plus.

- NON ! Voilà où vous m'avez amené !

- On t'a conduit jusqu'à la lumière du firmament, jusqu'à la connaissance suprême. Nous sommes amour et tolérance. Viens avec nous. Ne t'attache pas à cette sphère terrienne : elle est l'espace du mal, suis nous...

- Vous m'avez enfermé dans un placard ! Je suis trisomique mais je ne suis pas idiot ! Vous avez condamné la porte pour m'empêcher de sortir. A quoi vais-je vous servir ? Ce sont mes parents qui ont besoin de moi. Il faut arrêter. Il n'est pas trop tard. Je ne veux pas mourir dans ce placard, s'il vous plait.

- Tu ne vas pas mourir, tu vas devenir un ange de lumière et tu nous aideras à communiquer la parole divine.

Soudain, dans ma tête, il y eut comme un éclair, accompagné d'une fulgurante douleur. Je hurlais en m'évanouissant.

- Tu as entendu ?

- Quoi, Monique ?

- Un cri !

- Non, ma chérie, mais je crois qu'il ne faut pas attendre le matin. De toute façon, nous ne dormirons pas. On va commencer par explorer le bas de la maison dans ses moindres recoins.

Le couple se leva, s'habilla rapidement pour être plus à l'aise dans leurs mouvements et entreprit les recherches. La cuisine fut minutieusement visitée, en s'attardant sur le cellier et dans tous les placards, au cas où j’en aurais vidé un et m'y serait glissé. Puis ils prospectèrent dans leur propre chambre, dans la mienne, dans la chambre d'amis, dans le bureau et dans le dressing-room. Oui, le bas de la maison était largement assez vaste pour nous loger plus que convenablement. Mais il y avait encore l'étage, inhabité pour l'instant, car mes parents avaient envisagé de le remettre en état pour le louer en transformant d’abord les deux  plus grandes chambres en séjour avec cuisine américaine. Ils ne montaient jamais à l'étage sauf pour le ménage, en attendant de se lancer dans ce projet assez onéreux.

La visite du rez-de-chaussée ne fut pas aussi longue qu'ils ne l'avaient pensé. Ils décidèrent de poursuivre leur exploration à l'étage. Là encore, ils visitèrent méthodiquement les lieux, en m'appelant fréquemment, sans savoir qu'il m'était impossible de leur répondre dans l'état où je me trouvais alors.

Après avoir tout vérifié, ils décidèrent d'essayer d'aller dormir. Ils savaient que dès le lever du jour, ils pourraient entreprendre les recherches dans le jardin et le garage mais leurs espoirs s'étaient réduits comme peau de chagrin. C'est dans les bras l'un de l'autre, en larmes, qu'ils sombrèrent dans un sommeil peuplé de cris et d'appels désespérés.

Au petit matin, donc, dès le lever du jour et sans prendre le temps ni de se laver, ni de déjeuner, ils firent le tour de la maison. Le terrain d'environ mille mètres carrés était très bien entretenu par ma mère. A part dans les fourrés et dans les arbres, aucune cachette n'était possible. La piscine était bâchée : ils l'ouvrirent en tremblant pour vérifier que je ne m'y sois pas noyé, mais la police avait déjà vérifié. Ils firent de même dans le local de la piscine. Ils voulaient ne rien laisser au hasard, soulevant même la plaque d’égout alors qu'il était impossible que je m'y trouve, vu ma taille et mon poids ! Le garage lui non plus n'offrait pas de cachette possible mais il fut lui aussi fouillé de fond en comble.

De retour à la maison, ils prirent un café noir et sans sucre. Ils étaient anéantis et devaient se rendre à l'évidence : j'avais fugué ou on m'avait enlevé. Ma mère, plus têtue que mon père, ne cessait de répéter que je ne pouvais être qu'ici. Exaspéré par cette obstination infondée, mon père prit la voiture (non sans avoir vérifié le coffre !) et décida de partir faire un tour jusqu'au commissariat pour voir si l'enquête avait avancé. On lui avait bien dit de rester chez lui et d'attendre que la police les contacte si elle avait des nouvelles, mais il avait besoin d'être actif et ne pouvait attendre un appel quel qu'il soit, sans rien faire.

Ma mère profita de son absence pour téléphoner à un ami radiesthésiste qui accepta de venir immédiatement.

Elle  le reçut du mieux qu'elle put mais ses yeux rougis, sa mine fatiguée et les tremblements dans sa voix firent comprendre à Wilfrid dans quelle détresse se trouvait son amie. Il lui prit les mains avec compassion, une larme coula sur la joue de ma mère mais elle se ressaisit très vite.

- Il n'y a pas un moment à perdre. Je t'ai préparé une carte de la région et un plan de la maison.

Wilfrid sortit alors son pendule qu'il promena sur la carte, sans réaction de son instrument. Il demanda une carte de la France et le pendule resta immobile.

- Tu as vérifié la maison, la police aussi, leurs chiens ont tout flairé. Comment peux-tu penser qu'il soit ici ?

- Je le sais Wilfrid, je le sais.

Alors, Wilfrid leva son pendule sur le plan de la maison...

Le pendule commença à osciller lentement, puis il prit un mouvement rotatif. Ma mère se mit à trembler, les larmes au bord des yeux.

- Je le savais, je le savais !

Wilfrid insista et répéta le mouvement plusieurs fois pour constater qu'en effet, le pendule apportait une réponse positive mais sans pouvoir donner de localisation précise. Dans quelle pièce pouvais-je alors me trouver ? Il se leva et se dirigea vers le robinet de la cuisine et tout en se lavant les mains, marmonna des phrases que le filet d'eau coulant empêchait d'entendre.

- Qu'est-ce que tu dis, Wilfrid, je n'ai pas compris.

Il tourna alors vers ma mère une mine décomposée.

- Il est en danger de mort, Monique, en danger de mort imminente.

Ma mère poussa un cri et lui demanda ce qui l'amenait à une telle conclusion.

- Ce n'est pas une conclusion, Monique, c'est un ressenti. Nous allons explorer à nouveau chaque pièce mais nous nous fierons uniquement au pendule. Dans la pièce où il va s'affoler, nous trouverons Nino. Je voudrais que tu gardes ton portable avec toi pour joindre les urgences dans les plus brefs délais. Je ressens sa présence errante dans la pièce, ce qui est signe qu'il est entre la vie et la mort. Tu m'as fait confiance jusqu'ici, je ne te promets rien, je suis ta dernière chance, Monique...

A ce moment-là, mon père fit irruption dans la maison. Il hurla à Wilfrid de sortir immédiatement et que ces trucs d'un autre monde allait rendre folle sa femme. Malgré les supplications de ma mère, le radiesthésiste préféra quitter les lieux.

Pendant ce temps, dans le placard, j'étais en train d'agoniser. Mais mon papa ne pouvait pas le savoir...

Je vous laisse imaginer la crise de nerfs de ma maman. Mon père, impuissant devant une telle détresse, regretta immédiatement la façon autoritaire et fermée avec laquelle il avait écarté le radiesthésiste. Mais comme il ne pouvait se résoudre à le rappeler, il essaya de calmer ma mère dont les cris ameutaient tout le quartier. Cela eut un effet quasi immédiat, la police fut rapidement sur les lieux pour intervenir. Ces cris avaient laissé supposer aux voisins qu'on venait de me retrouver mort. Ce fut un soulagement pour les policiers de constater qu'il ne s'agissait que d'un craquage, bien compréhensible d'ailleurs. Ma mère eut alors peur d'être mise sous sédatif et de ne plus  pouvoir me rechercher. Elle se calma aussitôt et, malgré la fatigue dans laquelle elle se trouvait, offrit des boissons. On approchait l'heure du repas. Les policiers se retirèrent mais mes parents ne passèrent pas à table. Mon père repartit pour continuer ses recherches dans les environs.

Restée seule, ma mère entreprit de fabriquer un pendule avec du fil de nylon et un pendentif qui avait appartenu à sa tante. Elle le lui avait offert sur son lit d'hôpital avant de mourir. Sa forme était parfaite et son poids suffisant pour permettre sa rotation. Elle se déplaça sans résultat dans les pièces du bas.

En  montant les escaliers, le pendule se mit à osciller et lorsque ma mère entra dans la chambre d'amis qui se trouvait dans le coin le plus reculé de la maison, il se mit à tourner. Le regard de ma mère ne pouvait plus se détacher du mouvement circulaire de l'objet. Il y avait dans cette valse incroyable une telle promesse d'espoir que ma mère en eut le vertige. Elle s'assit sur le bord du lit, puis elle se redressa en regardant toute la pièce, exécutant de ce fait, elle aussi, à une rotation à 180 degrés.

"Si Nino est dans cette pièce, dit-elle à haute voix, pourquoi est-ce que je ne le vois pas ?"

Elle entreprit alors une nouvelle inspection de la chambre. Elle tira le lit pour vérifier chaque détail du mur, passant ses doigts sur toute la surface. La pièce était grande, pleine de recoins et de placards. Elle les ouvrit un à un, retirant tous les habits accrochés afin de ne négliger aucun détail, descendant les cartons pour dégager la vue. Elle entra dans chaque placard et toucha toutes les parois pour y dénicher une cachette secrète.

Soudain, elle fut parcourue de frissons. Elle avait la certitude qu'il était là, elle sentait sa présence. Elle se mit alors à frapper violemment les murs, suppliant la maison de lui rendre Nino. Elle était entrée dans une transe qu'elle ne contrôlait plus et elle entendit les voix. C'étaient des voix surnaturelles qui semblaient sortir des cloisons. Un brouhaha d'âmes arrivait jusqu'à elle pour calmer sa détresse.

Ce fut le moment que choisit mon père pour intervenir. Il comprit très vite ce qui avait pu se passer en voyant le pendule au sol, à côté du lit. Il ne dit rien et serra ma mère contre lui. Elle s'effondra, en larmes.

- Tu les as entendues, Paul.

- Oui, Monique, j'ai tout entendu. Je te demande pardon. Je t'avais dit oui pour le radiesthésiste, je t'avais dit que j'étais d'accord pour tout tenter et au dernier moment, je me suis emporté parce que tout ça m'effrayait. Je pensais que ça allait nous rendre fous. Mais de toute façon, nous sommes en train de le devenir.

Les voix s'étaient tues. Le souffle de mes parents semblait s'être mis à l'unisson. La recherche reprit avec la frénésie de l'espoir.

Ils ne sortiraient pas de cette pièce sans leur fils. La détermination et l'amour émanaient d'eux. Nous savons tous combien l'âme humaine peut être noire. Toutes les horreurs commises en ce bas monde en sont un témoignage effroyable. Mais nous connaissons tous des actes héroïques, généreux et magnifiques qui nous permettent de croire encore en l'homme. Mes parents sont de cette trempe-là, de ces gens aimants et altruistes. A ma naissance, l'annonce de ma trisomie ne les a pas affectés longtemps. Ils ont fait corps, ensemble, pour surmonter l'épreuve d'un enfant différent. Et, là encore, les voilà unis dans cette quête impensable : retrouver un enfant qui a disparu dans sa propre maison !

Papa entra dans le placard mural. Il s'était équipé d'une lampe frontale. Soudain, il arracha la tapisserie intérieure, il trouvait qu'un joint était bizarre. Il ne laisserait rien passer ! S'il le fallait, il détruirait cette maison, à coup de masse. Il poussait des petits cris en soulevant les morceaux de papier. Ma mère se précipita, elle l'aidait frénétiquement. Le joint dégagé laissait apparaître une fente dans le mur de haut en bas du placard. Comment l'ouvrir ? Ils appuyèrent sur les murs, sur les plinthes, ce n'était pas possible, quelque chose leur échappait.

Alors, mon père eut une idée. Il sortit comme un fou de la pièce et la contourna pour se retrouver derrière. Derrière, c'était un cagibi. Un cagibi qu'ils n'avaient jamais ouvert parce qu'ils n'avaient pas la clé. Personne ne l'avait exploré, du coup, puisque personne ne pouvait entrer.

- Monique, cria mon père, Monique, viens !

Ils vérifièrent à nouveau, la porte était verrouillée. Personne n'avait pu l'ouvrir, c'était impossible. Mais mes parents savaient qu'ils n'étaient plus dans le domaine du possible. La maison avait peut-être laissé Nino l'ouvrir. Si Paul rejoignait la théorie de Monique, il pénétrait dans un autre monde. Cela le dépassait, cela l'effrayait, cela l'angoissait... Dans sa tête, il disait non et dans son cœur, tout le poussait à essayer. Tenter l'impossible !

Il descendit récupérer la masse dans sa caisse à outils et il remonta en la brandissant comme un trophée. La porte ne tiendrait pas longtemps, il le savait. Il souleva la masse et l'abattit sur la porte en bois qui vola en éclats !

 

Dans le cagibi, plein d'habits inconnus et anciens étaient accrochés. Une odeur de naphtaline mêlée à une forte odeur d'urine et de sueur se dégageait de la pièce. Ils crièrent en même temps en voyant mon corps recroquevillé. Pendant que ma mère, à genoux, prenait ma tête contre elle, mon père était déjà descendu pour appeler une ambulance. Il remonta rapidement avec son portable pour joindre ensuite la police.

Elle fut la première sur les lieux. Les gendarmes constatèrent rapidement mon état et commencèrent à prendre des photos très méthodiquement pour garder des traces et mener leur enquête. A l'arrivée des pompiers, mon pronostic vital semblait engagé. Je fus rapidement emmené en soins intensifs. J'avais fait une attaque cérébrale et mon cerveau était endommagé. Ma mère resta à mon chevet toute la nuit et papa retourna à la maison pour prendre quelques affaires. Il remonta voir le cagibi. A sa grande surprise, il découvrit que la clé du cagibi se trouvait à l'intérieur de celui-ci. Comment cela était-il possible ?

Cet élément troubla beaucoup la police quand, lors de l'enquête, le commissaire découvrit la présence de cette clé grâce aux clichés disposés sur le mur de son bureau. Par souci d'humanité, ma mère fut laissée libre pour rester à mes côtés mais mon père fut emprisonné, coupable de meurtre avec préméditation. La présence de la clé à l'intérieur ne les disculpait pas. Au contraire, cela les accablait : c'est eux qui auraient placé cette clé pour éloigner les soupçons.

Si je venais à mourir, tous deux termineraient leur vie en prison. Leur seul espoir était que je m'en sorte. Or, ce n'était pas qu'un espoir, c'était bien plus que ça. La vie n'aurait plus de sens pour eux si, moi, l'enfant de l'amour, l'enfant de leur amour, je venais à les quitter.

Et ce jour-là, trois mois après mon attaque, quand j'ouvris les yeux, je découvris deux personnes guettant mon réveil : ma maman en larmes et un inconnu armé d'un carnet et d'un stylo, prêt à prendre ma déposition et à empêcher ma mère de me parler de peur qu'elle ne me manipule. Cela ne lui servit à rien. S'ensuivit de longs mois de rééducation pour que je retrouve la mobilité et la parole. Malgré ma bouche tordue et ma petite mine de mort-vivant, maman pleura de joie comme une madeleine.  Le policier, ému, essuya une larme. Et quand papa apprit la nouvelle, il dansa en riant et en chantant une bonne partie de l'après-midi dans sa cellule.

Ma rééducation fut longue et difficile. Il me fallait réapprendre à parler alors que plein d'images et de mots se bousculaient dans ma tête. Longtemps, personne ne sut si j'allais récupérer toutes mes fonctions. La chance fut pourtant avec moi quand l'hématome interne finit par se résorber. Oui, j'ai du vocabulaire, j'ai entendu tous ces mots tellement souvent ! Pourtant, je n'ai jamais trop compris ces termes, mais je sais que c'était bien et très important. Quand j'ai pu articuler correctement, j'ai indiqué aux policiers où j'avais trouvé cette clé et pourquoi elle ne voulait plus ouvrir le placard. Ils ne croyaient pas à ma version des esprits et m'expliquèrent qu'elle était cassée dans la serrure. Il n'y avait rien de surnaturel et ces voix provenaient de mon cerveau. J'avais tout rêvé, ils appelaient cela une hallucination. Mon père fut relâché, je retrouvais ma famille et ma maison.

Mais l'histoire ne s'arrête pas tout à fait ici...

Il m’a fallu du temps pour me reconstruire. J’ai fait longtemps des cauchemars et dans ces moments terribles qui me réveillaient en sueur et en pleurs, mon papa était un être étrange, mi ange, mi démon. Je le voyais m’emmener dans le cagibi, me donner des médicaments et des conseils pour rester caché. J’avais beau me dire que c’était un mauvais rêve mais il revenait tellement souvent que parfois, je ne savais plus ce qui était imaginaire ou réel. Le jour où je l’ai raconté  à maman, cela a fait un drame. Ils se sont séparés, on a quitté la maison et je suis parti vivre dans le nord avec elle. Le doute a été plus fort que leur amour.

Quant à moi, dans ma tête, si je n’entends plus les voix de la maison du sud, j’entends toujours celle de mon papa qui me dit :

« Ne bouge pas de là, quand tu en sortiras, tu seras un enfant normal ! »

Mais personne, jamais, n’a pu me dire ce qu’est la normalité.

J’ai toujours regretté d’avoir parlé. Même s’il a fait quelque chose de mal dans cette histoire, c’est tout de même lui qui m’a sauvé la vie.

Mon papa, je l’adore, c’est mon héros !

 

Commentaires (4)

1. linaigrette 06/11/2013

J'ai résolu le problème c'est lorsque je consulte le site depuis ma tablette le récit d'annabella n'apparait pas je ne sais pas pourquoi mais depuis l'ordinateur aucun problème j'ai pu finir ma lecture et vraiment tu as réussi à me tenir en haleine jusqu'au bout!
je vais de ce pas lire tes nouveau récit...

2. Hélène (site web) 21/10/2013

Suite à ton message auquel j'ai répondu par mail, je suis allée voir le site ce matin et le texte d'Anabella est toujours en ligne, je ne comprends pas pourquoi tu ne le trouves pas. J'ai vérifié : il est bien lisible et en trois parties. J'espère que tu pourras le lire. Bisous

3. linaigrette 20/10/2013

Coucou Hélène
Ca fait un petit moment que je n'étais pas venu par ici, comment tu vas?
Tu as un peu abandonné l'écriture et anabella tu l'as retiré je ne retrouve plus le texte?
Je te fais de gros bisous en espérant te relire bientôt.

4. Marie-Hélène (site web) 03/07/2013

Début émouvant qui traite d'un sujet douloureux et difficile, suis pressée de lire la suite.
Bisous

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Date de dernière mise à jour : 02/09/2018

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