Le périple

Quelle course effrénée avait conduit Marine jusqu'à la maison de sa sœur ! Elle se devait d'être présente et de l'assister encore une fois. Aucune parole ne parvenait à l'aider, mais quels mots peuvent soigner des maux aussi étranges que la dépression. Elle entra en courant dans la maison dont la porte était restée ouverte, puis successivement dans chaque pièce avant de la découvrir, inanimée dans la chambre future du bébé. Elle avait tout détruit: le petit lit à barreaux, l'armoire en bois peint et décorée de jolis dessins enfantins, le coffre à jouets... Les peluches étaient en lambeaux et près d'elle, les outils de son saccage : un marteau, des lames diverses, une masse... Elle était éclaboussée de sang, son propre sang : elle avait dû se couper dans son délire destructeur. Marine, bien qu'émue, comprenait la rage qui animait sa sœur. Tant d'années d'attente, de tentatives, d'espoirs et de déception, puis la mort inacceptable de ce bébé plus que désiré, après neuf mois de grossesse heureuse, ce petit corps si beau dont le cœur s'était arrêté de battre en elle, ce sentiment de culpabilité injustifié mais impossible à surpasser, puis le départ de son mari. Que lui restait-il ? La vie devant elle, pensa Marine, mais quand la vie n'a plus de sens, que sont les mots ? Marine constata aisément que sa sœur respirait et qu'elle ne souffrait d'aucune blessure grave. Elle hésita un instant à appeler les secours mais elle se ravisa. En tant qu'infirmière, elle pouvait juger plus aisément de la situation. Elle s'assit par terre, souleva la tête de sa sœur et la posa sur ses genoux. Elle lui prit une main et la garda dans la sienne. Combien de temps restèrent-elles ainsi ? Nul ne peut le dire.

Lou ouvrit les yeux et croisa le regard de Marine. Que s'était-il passé dans cette chambre ? Qui avait causé un tel désastre ? Dans les yeux de son aînée, elle lut tout l'amour que celle-ci lui portait. La mémoire lui revint et oui, c'était elle, elle-même, cette folle qu'elle était devenue qui avait massacré cette jolie petite chambre. Elle avait tout perdu et elle se sentait incapable de remonter la pente, de se reconstruire et d'affronter les épreuves de la vie. C'était trop dur. Était-ce une raison suffisante pour se livrer à un tel saccage ? Qui peut comprendre la raison quand on l'a perdue, comme le reste ? "Mon bébé', sanglota-t-elle, mon joli bébé, mon petit ange de passage..." Marine la redressa et la serra contre elle. Elles pleurèrent longtemps, jusqu'à l'apaisement.

Lou se sentit moins seule. Au moins quelqu'un qui la comprenait, qui partageait sa douleur...

Elles se levèrent en silence Marine soigna ses blessures sans faire aucun commentaire, elles rangèrent la pièce en mettant dans un coin le mobilier et les objets détruits. Elles trouveraient une solution pour s'en débarrasser plus tard. Lou était maintenant très calme, très résignée et cela fit peur à Marine qui lui proposa un médicament léger pour l'aider. Mais Lou la fixa dans les yeux et lui dit cette phrase surprenante : " je n'ai plus besoin de rien, tu ne vois donc pas que je suis morte ?"

Marine hésita à répondre mais elle préféra ne rien dire. Troublée par la déclaration de sa sœur, déclaration qu'elle comprenait néanmoins, elle la regarda tout en passant sa main dans ses cheveux.

- Je t'aime, sœurette...

La tristesse infinie qu'on pouvait lire sur le visage de Lou en disait beaucoup sur sa souffrance intérieure. Une complication post-partum l'avait clouée au lit de longs jours, entraînant la nécessité d'une intervention chirurgicale très invalidante pour le futur car Lou ne pourrait plus avoir d'enfants. Cet acharnement du destin la poursuivit encore plus loin en éloignant d'elle l'homme qu'elle aimait. Pourquoi, Jean, son mari adoré, avait-il choisi la fuite en avant ? Il n'avait même pas cherché à mesurer les conséquences de sa décision. Au lieu d'aider Lou, de la soutenir dans cette épreuve terrible qu'il avait subie lui aussi, Jean n'avait pas supporté la dépression de sa femme et son infirmité de mère. Il ne devait pas l'aimer assez, en tout cas, pas autant qu'elle. Marine avait bien essayé de le raisonner... en vain. Il ne pouvait pas l'expliquer, il devait partir, recommencer à zéro, vivre autre chose. Il disait ne plus être le même. Marine pensa alors qu'il était simplement un lâche et que ce trait de caractère se révèle lorsqu'on est placé devant des faits terribles. Certains se dépassent, d'autres pas et Jean faisait partie de ceux qui n'ont ni force mentale, ni courage. C'est ainsi qu'elle jugeait son beau-frère qu'elle s'était mise à détester.

Date de dernière mise à jour : 10/09/2014

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