Le secret d'Anabella, 2°Partie

Quand elles entrèrent dans le cabinet de la sophrologue, l'inquiétude se lisait sur leur visage. La femme qui les reçut avait une cinquantaine d'années. Elle s'appelait madame Monique Carbin. Brune, les cheveux longs tirés en arrière en un chignon imposant soutenu par un bandeau rouge, elle avait des rondeurs sympathiques et ses yeux marron clair ne portaient aucune trace de maquillage. La simplicité de sa personne tranchait avec le luxe des locaux situés rue Paradis où sont installés de nombreux chirurgiens esthétiques renommés. Elle expliqua qu'elle ne pratiquait l'hypnose que dans des cas de traumatisme remontant à l'enfance et lorsque la souffrance était telle qu'aucune application psychologique ne parvenait à aider le patient. Elle écouta longuement le récit des deux femmes, sans rien laisser paraître. Elle comprit que la tâche ne serait pas facile et qu'elle prenait un gros risque en acceptant ce cas. Ne serait-il pas plus logique de procéder à ces séances avec l'accord de la police. Après tout, il s'agissait d'une affaire terrible ... Anabella n'en sortirait pas indemne, elle pourrait même découvrir une vérité insoutenable qui l'anéantirait. Elle les prévint alors des dangers et comprit que la force de caractère de la jeune femme l'aiderait dans cette épreuve.

Assise sur un fauteuil, Anabella fut invitée à se relaxer, et la voix douce de la sophrologue l'aida à se détendre puis elle lui demanda de compter à rebours de dix à zéro. "Quand vous arriverez à zéro, vous serez profondément endormie et je vous donnerai le signal du réveil en claquant les doigts". Christie assistait à la séance et elle vit son amie s'endormir subitement à la fin du compte à rebours. "Ça marche !" se dit-elle, tout étonnée.

- Vous êtes toute petite, vous vous promenez avec vos parents. Où êtes-vous ?

- Je suis dans un parc, c'est beau.

- Décrivez-moi la scène.

- Je marche entre mon papa et ma maman. Ils se disputent.

- Comprenez-vous pourquoi ?

- C'est de ma faute. J'ai déchiré ma robe sur la balançoire, mais je m'en fous, je n'aime pas cette robe.

- Vous êtes un garçon ou une fille.

- Je ne sais pas, je suis trop petite.

- Vous avez dit "petite". Ça veut dire que vous vous sentez fille ?

- Je ne sais pas...

- Que se passe-t-il après ?

- On est à la maison, maman pleure, papa crie. Je ne veux pas qu'ils se disputent à cause de moi. Je pleure aussi mais on dirait qu'ils s'en foutent. Ils ne me regardent pas. La voisine entre, ma mère lui saute dessus, elle veut lui arracher les yeux. Mon papa attrape la voisine et la sort de la maison en la tenant par la taille. Il ne revient plus, maman ne pleure plus, elle me prend dans ses bras et me console. Elle me dit que ce n'est pas ma faute, qu'elle m'expliquera quand je serai plus grande.

- Qu'est ce qui se passe alors dans votre tête, pouvez-vous décrire vos pensées ?

- Oui, quand je serai grande, je le tuerai et il ne fera plus pleurer maman et moi, je ne déchirerai plus mes robes Je vais faire plaisir à maman, je serai une gentille petite fille.

- L'avez-vous tué finalement ?

- Oui, je l'ai tué.

- Non, il est vivant, il est inspecteur de police, donc vous ne l'avez pas tué.

- C'est vrai mais j'en ai éliminé d'autres, j'ai vengé maman.

Un claquement de doigts interrompit la séance, mais ce n'était pas la sophrologue, c'était Christie, recroquevillée dans un coin de la pièce et qui hurlait "non"...

Madame Carbin se retourna avec stupeur. Puis la colère se lut sur son visage.

- Mademoiselle, c'est la dernière fois que je tolère votre présence à une séance d'hypnose sur votre amie. Ce que vous avez fait est intolérable. On ne ramène pas une patiente sur un claquement de doigts, sans préparer son réveil. Vous allez sortir immédiatement, cesser vos pleurs enfantins et si vous acceptez, Anabella, nous allons reprendre la séance parce que je ne peux pas vous laisser partir comme ça !

- Oui pardon, pardon, vous avez raison, mais quand Anabella a dit...

- Taisez-vous ! Et ne vous fiez pas aux premiers propos tenus en hypnose, ils sont certes révélateurs mais il faut pousser beaucoup plus loin le travail avec le patient pour arriver à la vérité, si tant est qu'il y en ait une ou que celle-ci soit connue de lui. Je pense que votre intervention peut cacher quelque chose, une révélation que vous aviez peur d'entendre. Dans cette affaire, je ne suis certes pas inspecteur mais j'ai suffisamment d'expérience pour me poser des questions sur vous, Christie.

La bouche entrouverte, les larmes coulant sur les joues, Christie fixait la sophrologue avec étonnement et horreur. Elle était sans voix, ne sachant que répondre, hésitant entre l’indignation et l'incompréhension. Elle se leva silencieusement et sortit de la pièce, sans entendre son amie qui, à son tour, s'était effondrée en larmes.

Elle resta assise dans la salle d'attente et mesura alors l'ampleur de sa bêtise. Mais c'était fait, elle s'était mal comportée et elle ne pouvait plus revenir en arrière pour réparer son erreur. Elle pensait aux propos accusateurs qu'elle venait d'entendre et elle comprenait peu à peu combien ceux-ci étaient intelligents et fondés. Oui, elle était une coupable potentielle comme Anabella. Si Anabella avait tué pour se venger, elle, Christie, aurait pu tuer tous les amants de son amie. Les motifs ? Par jalousie, par pure folie, par amour inavoué pour elle, par homosexualité refoulée... On peut imaginer plein de motifs de culpabilité quand l'amitié unissant deux femmes est si intense et que la vie de l'une d'elle est parsemée de cadavres ! Elle pensa ensuite au patron actuellement en garde à vue. Pourquoi gardait-il sur son bureau de tels articles de journaux ? Rien en lui ne paraissait montrer une face noire cachée. Certes, il aimait bien Anabella mais cela ne voulait pas dire qu'il fut amoureux d'elle. Et quand bien même, cela faisait-il de lui un tueur en série ?

La porte s'ouvrit et la sophrologue l'invita du regard à retourner dans le cabinet.

Devant les deux femmes, Madame Carbin prit la parole

- Bon, tout d'abord, Christie, rassurez-vous, j'ai pu rattraper la séance. Je m'excuse pour la dureté de mes propos mais je pensais ce que j'ai dit. N'y voyez pas des idées de culpabilité envers vous, non, loin de moi ces pensées, je parlais du domaine affectif. Je ne vous donnerai pas de détails concernant la suite des propos tenus, cela relève du secret médical.

Elles quittèrent la sophrologue avec un prochain rendez-vous et sur des excuses réitérées de Christie.

Dans la rue, elles marchaient côte à côte en silence. L'atmosphère était tendue et ce fut Anabella qui lança :

- Et bien, pour un premier rendez-vous d'hypnose, on était dans tous nos états !!!

Le jeu de mots fit sourire Christie.

- Et t'as raison !

- Tu sors !!! déclama en riant Anabella en lui montrant du doigt une imaginaire sortie, faisant ainsi référence à une émission de télé très connue et à la scène vécue chez la sophrologue. Mais au bout de son doigt, une personne venue de nulle part se tenait debout et, bien entendu... c'était son père !

Il vint à leur rencontre et il paraissait décomposé. L'angoisse saisit alors les deux jeunes femmes. Ils ne prirent pas le temps de se saluer; ce fut lui qui prit tout de suite la parole.

- Anabella, j'ai une mauvaise nouvelle. On m'a retiré l'affaire car je suis trop proche de toi et tu es autant témoin que présumée coupable. J'ignore comment je pourrais intervenir pour t'aider si les choses tournaient mal.

- Je le savais, c'est normal, tout ça. Est-ce que tu es toujours autorisé à venir chez moi en garde rapprochée ?

- Oui, au contraire, mon supérieur pense que je suis le mieux placé pour veiller sur toi et ça ne devrait pas gêner l'enquête. Qu'en est-il de ton côté, est-ce que tu as de nouvelles informations ? Ton détective a-t-il une piste ?

- Non, rien. Je tente une auto-recherche en me faisant hypnotiser. En même temps, ça me permet d'avoir un suivi psychologique, je suis trop mal.

- Je le comprends, tu as besoin d'aide. Par contre, je ne vois pas pourquoi tu passes par l'hypnose. Que recherches-tu ?

- A analyser le passé, à découvrir qui je suis, à retrouver des morceaux de ma vie que ma conscience a effacés...

- C'est dangereux, non ?

- Vivre est dangereux, papa. Il faut savoir prendre des risques, il faut avancer.

- Tu es sage, sage et folle en même temps...

- Oui et j'aimerais être sûre que je ne suis pas une folle furieuse, que tous les traumatismes de ma vie ont fait de moi une femme complètement humaine, malgré mon handicap de naissance.

- Je suis là pour te protéger, je veille sur toi, tu le sais.

Anabella le regarda intensément et cessa de répondre. Ce n'était ni le moment, ni l'endroit pour étaler sa vie, là, en remontant la rue Paradis. Le soleil était haut dans le ciel, la chaleur accablait la ville animée. Le ciel d'un bleu azur donnait une lumière vive sur le sol et les bâtiments, renforçant la sensation de chaleur. Christie suivait le couple père-fille, en faisant de petits pas rapides pour parvenir à se maintenir à leur hauteur. Il lui semblait qu'ils l'avaient oubliée, qu'elle n'existait plus et que si elle s'était arrêtée au milieu du trottoir, ils auraient continué sans s'apercevoir de sa disparition. Elle ne voulait pas tenter l'expérience et s'obligeait donc à cette marche rapide. Elle transpirait et malgré une bonne condition physique, commença à s’essouffler. Anabella perçut ce souffle et tourna la tête vers son amie.

- Pardon Christie, avec nos grandes jambes, nous marchons à un rythme trop soutenu pour toi, pardon.

- Oui, je ne suis pas un cheval de remonte comme toi !

- Ah oui, c'est vrai, tu es une naine, répondit Anabella du tac au tac.

- Si tu veux et vous, monsieur, vous êtes un ogre !

- Tu m'attaques, petite puce, mais tu n'as pas tort et tu ne crois pas si bien dire !

Il s'élança, attrapa Christie comme s'il avait soulevé une enfant et fit mine de la dévorer. Des passants s'amusèrent de la scène en les croisant. Tous riaient sauf Christie qui avait vu dans le regard du père une lueur de défi.

- Ça ne va pas ? cria-t-elle, un peu humiliée.

- Pardon, vous êtes trop mimi ! Quel contraste avec ma fille, vous êtes l'opposée l'une de l'autre, mais très belles, chacune dans son genre.

- Merci du compliment. Puis, c'est sûr, ce n'est pas votre fille que vous auriez pu soulever si facilement ! Et je l'ai un peu cherché, peut-être...

Ils sourirent mais pour Christie, un trouble nouveau s'empara d'elle. Elle ne pouvait expliquer pourquoi, soudain, cet homme lui faisait peur. Des frissons parcoururent son corps en sueur, ce qui provoqua une étrange sensation de froid. Et, malgré la chaleur, Christie se mit à trembler.

Il était là, attaché sur ce lit et tout l'effroi humain se lisait dans ses yeux. Il avait trouvé et pour cela, il allait mourir. Mais par pitié, pas comme ça... Il savait que toutes ses supplications n'auraient aucun écho auprès d'un être aussi pervers et dénué de sentiments. Francis repassait sans cesse dans sa tête les évènements qui l'avaient amené sur ce lit qui serait probablement son lit de mort. Après avoir laissé les deux jeunes femmes se retrouver seules dans ce restaurant, il avait entrepris d'examiner les coupures de presse du directeur d'Anabella, coupures qu'il avait pris soin de photocopier en attendant la venue de la police lors de l'arrestation du directeur. En recoupant longuement les informations, il avait trouvé un point commun à chacune de ces sordides affaires. Ce point commun lui permettait de suspecter particulièrement une personne de l'entourage d'Anabella. Mais il était hors de question qu'il en parle tout de suite aux autorités. Il voulait être sûr de lui et pour cela, il lui fallait absolument rencontrer Anabella. Pour ne pas la déranger, il lui envoya un texto qui lui donnait rendez-vous dans son nouveau local. Il se disait qu'une discussion était nécessaire et cet endroit lui paraissait être le lieu le plus neutre. Les déductions qu'il allait lui révéler risquait fort de provoquer un choc. Il avait précisé dans son message qu'il serait bien qu'elle vienne avec Christie et qu'il l'attendrait à l'endroit indiqué. Elle devrait sonner cinq fois pour s'identifier.

Entre temps, de l'autre côté de la ville, aux Baumettes, après une garde à vue épuisante, on libéra le directeur de l'agence, au vu d'un possible alibi pour une de ces affaires. Il ne devait pas quitter la ville car il pouvait être contacté à tout moment. Arrivé chez lui, il alla charger son portable et l'alluma pour lire ses messages professionnels et personnels. Parmi ceux-ci, il trouva un avertissement menaçant qui l'invitait à s'occuper de ses affaires. Il provenait du portable d'Anabella. "Ce n'est guère prudent de laisser des messages comme ça lors d'une affaire criminelle, ça peut se retourner contre elle", pensa-t-il, tout en se dirigeant vers la salle de bain.

La douche tiède l'aida à se détendre. Qu'on était bien chez soi ! Il lui semblait qu'il avait passé l'enfer et que rien ne pourrait effacer ce cauchemar. Il espérait que, très vite, il parviendrait à surmonter cette épreuve. En attendant, il s'allongea sur son canapé noir, but un pastis bien tassé pour se remettre de ses émotions et curieusement, s'endormit aussitôt.

A son réveil, il n'était plus dans son séjour. Il faisait encore nuit et il ne parvenait pas à savoir où il se trouvait, bâillonné, attaché sur une chaise fixée au sol, déshabillé et ne portant sur lui que son caleçon. Il avait la bouche pâteuse, l'esprit encore embué... Il n'était pas encore capable d'évaluer ce qui se passait mais, peu à peu, commençait à entrevoir toute l'horreur de la scène. On l'avait certainement drogué puis enlevé. Il pensait à tous ces articles d'assassinat. Il en était sûr, Anabella était bien la meurtrière, elle avait une force telle qu'elle n'avait eu aucun problème à le porter. Peut-être que l'asiatique était sa complice. Il commença à transpirer, la peur ruisselait de ses pores. On imagine toujours comment on va mourir, on le redoute mais jamais, on ne peut supporter l'idée que quelqu'un vous ôte la vie ou vous fasse souffrir. Il se passe tant de monstruosités en ce monde, on entend des nouvelles effrayantes tous les jours mais on n'imagine pas se retrouver victime. Comme on sait qu'on n'est que de passage sur cette terre, on veut tous vivre le meilleur. Profiter de la vie, carpe diem et surtout ne pas quitter ce monde dans la souffrance. Il pensait à tout ça, il se retenait de pleurer, comme un enfant, non, comme un homme qui a peur. Nous aurions tous peur en de telles circonstances. Peu à peu, la notion de temps lui échappa comme si les heures étaient devenues interminables. Il avait des fourmis dans le corps et son cœur se mit à battre à toute allure quand il entendit un bruit de porte et des pas qui se rapprochaient, pendant que le jour s'était levé et que la lumière du soleil perçait à travers les persiennes.

Francis entendit lui aussi les pas. Il était dans la chambre contiguë. Il n'avait pas de bâillon, mais il avait déjà tant crié le jour précédent que si quelqu'un avait pu l'entendre, il aurait été sauvé... ou achevé par son bourreau. Cela signifiait donc que l'endroit était isolé et que personne ne pourrait le sauver. Il entendit gémir, cela venait d'une pièce voisine. Il hésita un moment entre appeler ou se taire. Une envie pressante se fit sentir, si on ne le libérait pas, il ne pourrait plus se retenir. Il était affamé, n'ayant pas mangé, ni bu depuis vingt-quatre heures. Seul un monstre est capable de faire ça. Était-ce le même monstre qui a massacré ces jeunes hommes ? Aucun doute pour Francis, c'était la même personne. Il se préparait à l'idée de mourir mais occultait complètement celle de subir une torture. Il n'avait pas vu son agresseur lorsque celui-ci l'avait assommé devant sa porte, au moment où il s'apprêtait à entrer chez lui. C'était pour cela qu'il avait si mal à la tête. D'ailleurs, il avait vu du sang sur le coussin, preuve que le coup avait occasionné une plaie. Il ignorait si elle était importante et l'avait instinctivement mise au second plan de ses pensées.

Soudain la porte s'ouvrit. Il releva la tête et ses yeux s'arrondirent d'effroi.

Christie et Anabella reprirent le chemin de la maison tandis que son père était appelé sur son téléphone professionnel pour se rendre au commissariat. Arrivées chez Anabella, elles se jetèrent sur le canapé.

- Waouh ! Quelle journée, s'écria Christie en faisant voler ses chaussures.

- C'est clair, répondit Anabella en lançant ses boucles d'oreilles sur la table basse.

Elles étaient là, avachies comme si elles avaient couru un mille mètres et Christie consulta son portable. Anabella alluma le poste sur une émission de télé-réalité. Mais au bout d'un moment, elle réalisa qu'elle n'avait pas son téléphone.

- Christie, je ne sais pas où j'ai rangé mon portable. Tu peux me le faire sonner.

Malgré plusieurs tentatives, pas de sonneries dans la maison. Il passait directement sur messagerie.

- Bon, pas grave, je le chercherai plus tard, il a dû s'éteindre. Je suis pratiquement sûre de ne pas l'avoir perdu et de l'avoir oublié ici. De toute façon, si j'avais un message important, il serait aussi sur mon fixe. Bon, si on fait un bilan de cette journée, ce n'est pas très positif. Je me demande parfois si toi et moi, on n'est pas des "surfemmes" pour supporter tout ça.

- Oui, je crois, on est vraiment des héroïnes de roman ou des femmes à la condition mentale étonnante ! Je dois dire que je nous admire !

- Nous formons un couple d'enfer !

- Je n'aime pas cette expression...

- Pardon, je dirai alors que nous sommes deux nanas d'enfer !

- Non ce n'est pas le mot couple qui me gêne. Tu connais mes angoisses. Il y a des mots à ne pas prononcer comme si le simple fait de les dire pouvait convoquer des esprits démoniaques.

- Tu me fais peur ! Oui, je vais dire des supers nanas, tout simplement. Mais je te rappelle que nous nageons littéralement en pleine horreur déjà. Bon, tu dors ici ou tu m'abandonnes ?

- Non, je dors là, ton père n'est pas rentré et je ne veux pas te laisser seule, mais il me faut une porte qui ferme à clé.

- Cela veut-il dire que tu redoutes mon père comme le grand méchant loup ?

- En ce moment, je redoute tous les hommes, Anabella.

- Et si le tueur était une femme ?

Christie fixa Anabella sans répondre. Elle se dirigea vers la chambre d'amie, celle que lui prêtait parfois Anabella et dans laquelle elle laissait des effets personnels.

- Bonne nuit, Christie !

- Bonne nuit, super nana !

Anabella éteignit la télé et se rendit, elle aussi, dans sa chambre. Elle se coucha habillée sur le lit, et sous son dos, ressentit la présence d'un objet. Elle se releva et trouva sous la couverture fine le fameux portable. Il était éteint, elle se leva, le brancha et le ralluma. Elle constata qu'elle avait un nouveau message, fut surprise de le trouver lu alors qu'elle venait de le découvrir. Quand elle sut que Francis lui donnait rendez-vous au local, elle s'affola et décida de le rejoindre sur le champ après avoir constaté qu'il ne répondait pas à ses appels. Il ne faisait pas encore nuit car le soleil se couche tard dans le sud, en été. Elle sortit en courant. Elle ne dit rien à Christie car elle pressentait un danger. Cependant, elle laissa un mot dans une cachette connue seulement de Christie. On ne sait jamais, elle ne reviendrait peut-être pas vivante de son expédition secrète.

Quand elle arriva au local, elle mesura alors le risque qu'elle venait de prendre mais la curiosité l'emporta. Elle sonna cinq fois et la porte s'ouvrit.

Un hurlement dans la nuit perça le silence et réveilla Christie en sueur. C’était son propre cri. Effrayée du cauchemar qu’elle venait de faire et surprise par sa propre voix, elle se retrouva assise sur son lit. Elle se leva, déverrouilla la porte et avança à pas feutrés dans la maison silencieuse. Elle jeta un œil vers la chambre du père d’Anabella. Elle constata que la porte était ouverte. Elle alluma le couloir pour vérifier s’il dormait bien. Elle n’osa s’approcher de lui et l’observa un long moment. Le grand corps était caché sous les draps, complètement immobile. Étonnant que son cri ne l’ait pas réveillé ! Elle tira doucement la porte pour le protéger de la lumière. Dans la cuisine, elle but un grand verre d’eau. Malgré la climatisation, elle était encore trempée de sueur. Elle s’assit sur un tabouret et essaya de se détendre pour ne pas se laisser envahir par le stress.

- Relax, Christie, murmura-t-elle, relax, ce n’était qu’un rêve.

Puis elle parcourut le loft de long en large, admirant le cadre de vie de son amie. Elle sourit en apercevant le poster en noir et blanc où elles étaient  photographiées ensemble telles des stars des années soixante. Elle eut envie de voir si elle n’avait pas réveillée son amie. Oui, c’était bizarre que celle-ci ne soit pas descendue en courant. Elle monta les escaliers sur la pointe des pieds en se tenant au mur comme pour alléger le poids de son corps sur les marches. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver le lit vide, à peine défait, juste la couverture relevée. Un vent de panique souffla dans sa tête, elle courut dans la chambre du père et se jeta sur lui en arrachant la couverture sans aucune arrière-pensée et en hurlant « Monsieur, monsieur, votre fille a disparu ! »

Mais dans ce lit, vide aussi, elle ne trouva qu’un gros édredon roulé en boule, ce qui déclencha une crise de nerfs immédiate. Christie hurlait en se tenant le ventre et elle aurait voulu perdre connaissance pour supporter l’insupportable. Mais non, son caractère de superfemme bien trempé surmontait l’indicible horreur de sa découverte. Son cerveau se mit en marche et très vite, elle tira les déductions qui s’imposaient à elle.

Anabella était en danger de mort et, si elle avait eu le temps, elle avait mis un indice dans leur cachette. Elle se précipita, souleva la latte du parquet et découvrit le mot d’Anabella.

« Suis au local de Francis, rdv avec lui pour révélations »

Tout en s’habillant à la hâte, Christie ne cessait de répéter à haute voix « la folle, oh la folle ! ».

Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit, s’empara de sa bombe lacrymogène, puis en passant dans la chambre du père, ouvrit son chevet et trouva une arme. Elle sourit en la glissant dans la poche de sa veste en jean. Elle ignorait si elle était chargée mais, de toute façon, elle ne savait pas s’en servir.

En claquant la porte d’entrée, elle s’aperçut que, dans sa précipitation, elle avait oublié son portable et les clés de la maison.

Malheureusement, celle-ci ne pouvait s’ouvrir de l’extérieur et Christie se demanda un instant si, finalement, le piège n’était pas en train de se refermer sur elle.

Elle se retrouva dans la rue, un peu perdue, à une heure où les transports en commun étaient tous arrêtés. Sans son téléphone, elle se demanda comment appeler un taxi. Sa voiture était restée trop loin pour songer à la récupérer dans l’urgence où elle se trouvait. En plus, les commerces étaient fermés. Alors, elle marcha dans les rues éclairées pendant un long moment jusqu’à ce qu’elle arrive à une station de taxi. Là, elle dut attendre longtemps avant de voir revenir un taxi libre.

- Ah désolé, ma petite bonne femme, je rentre, j’ai fini ma nuit. Dans trente minutes, un collègue viendra prendre la relève.

Devant le regard terrorisé de la jeune fille, il eut soudain des remords à la laisser seule dans la nuit. « Avec tout ce qui se passe de nos jours ! » pensa-t-il.

- Bon, allez, montez, ce sera ma dernière course, je ne peux pas vous laisser comme ça.

- Oh merci, je suis dans l’embarras le plus total, j’ai oublié mon portable.

- C’est une vraie dépendance, mademoiselle, mais je vous comprends, ça sauve des vies aussi parfois.

- Vous devez avoir un don de double vue, monsieur. On va aller à la rue Paradis, mais j’ai un service à vous demander.

- Je vois, vous avez oublié votre porte-monnaie…

- Non, pas du tout, je vous règlerai sans problème votre course mais quand vous me déposerez, monsieur, appelez la police, donnez-leur l’adresse que je vais vous inscrire sur ce papier et demandez-leur d’intervenir très rapidement. Inventez que vous avez entendu des cris, je vous promets que vous ne les dérangerez pas pour rien.

- C’est une blague, mademoiselle ?

- Non, répondit-elle en sortant l’arme de sa poche, contentez-vous de faire ce que je vous dis, je pense que cet argument est une preuve de ma bonne foi.

- Rangez ce joujou, non seulement nous appellerons la police, mais je resterai avec vous.

- Il n’en est pas question, je ne sais pas ce que je vais trouver... je dois sauver mon amie.

- Il est en danger ?

- Plus que ça, monsieur, c’est une femme, mon amie-e. L’espoir de la retrouver en vie s’amenuise de minute en minute.

Ils arrivèrent enfin à destination, elle n’avait pas rangé l’arme mais la posa pour régler sa course. En sortant, elle regarda le conducteur dans les yeux.

- Pardon, c’est trop risqué pour vous, appelez la police. Vous avez quelques renseignements suffisants sur ce papier.

Il la regarda s’engouffrer dans le bâtiment et hésita à la suivre puis, doucement, appuya sur l’accélérateur. Décidément, il tombait toujours sur des barjos la nuit ! Il jeta le papier dans la poubelle de la voiture, en pensant au bon lit qui l’attendait.

Christie n'alluma pas la lumière et monta à tâtons jusqu'à l'étage du local. Arrivée devant la porte indiquée dans le message d'Anabella, elle dut maîtriser une peur panique qui lui aurait donné des ailes, non pour jouer à l'héroïne mais plutôt pour s'enfuir comme une trouillarde qu'elle était. Son cœur tapait très fort dans sa poitrine, elle prit sa bombe lacrymo dans la main gauche et s'assura que l'arme était à la portée de son autre main. Elle appuya sur la poignée et constata que la porte n'était pas verrouillée. Elle poussa la porte qui ne grinça pas mais produisit un petit couinement. Ses mains se crispèrent l'une sur l'engin de défense, l'autre sur le pistolet qu'elle était en train de sortir de sa poche. Il faisait nuit et elle entendait quelqu'un respirer. Elle s'arrêta sur le pas de la porte. Elle craignait soudain d'entrer et de prendre un mauvais coup sur la tête et surtout, elle ignorait où se trouvait l'interrupteur. Mais elle n'eut pas le temps d'analyser longtemps la situation car la lumière éclaira soudain le local. Ses yeux s'arrondirent d'appréhension et elle se trouva face à face avec Anabella et son père. Pourquoi s'étaient-ils plongés dans l'obscurité ? Que craignaient-ils ou quel était leur dessein ?

- Nous t'attendions, annonça le paternel avec une voix grave et solennelle. Tu peux poser tes armes, elles ne te serviront à rien.

Christie ne bougea pas, toujours dans l'expectative, soit de la lutte, soit d'une révélation. Elle observait le couple, cherchant la réponse à ses questions dans leur regard ou dans l'expression de leur visage, mais rien ne trahissait le moindre sentiment. Elle fixa Anabella dans l'attente d'une complicité qu'elle aurait pu lire dans ses yeux. En vain.

- Je veux savoir, réussit-elle à dire avec une voix ferme, presque autoritaire.

- Alors, il va falloir nous suivre.

- Je vous écoute et je ne vous suivrai pas. S'il le faut, je me servirai de cette arme...

- C'est inutile, Christie, elle n'est pas chargée.

- Ça, c'est vous qui le dites ! Vous bluffez ! Je veux savoir tout de suite !

- Viens avec nous, nous avons peu de temps pour sauver Francis, intervint Anabella.

- Un peu faible comme argument. J'ai perdu ma confiance en toi et je ne sais pas dans quel camp vous êtes.

- Papa m'a dit que l'enquête avait avancé et que mon directeur était probablement le coupable et il a un complice.

- Oui, reprit le père, nous allons chercher Francis qui risque d'être séquestré dans un cabanon du patron.

- Ok et pourquoi la police elle-même n'est pas sur les lieux ?

- Parce qu'il nous faut trouver l'endroit. Il détient de nombreux biens et le mieux est que nous allions d'abord chez lui pour le confondre.

- Mais on vous a enlevé l'affaire !

- Oui, mais je n'ai pas arrêté l'enquête pour autant !

Alors, Christie baissa ses armes et les rangea dans sa poche. Elle se dit alors que les portes de l'enfer s'étaient refermées sur elle.

Arrivés dans la voiture, Christie insista pour se placer à l'arrière afin de ne pas les quitter des yeux. Elle faisait peut-être une bêtise mais le seul moyen de le savoir, c'était d'aller jusqu'au bout. De toute façon, elle n'avait pas le choix. Au moment où le véhicule démarrait, une patrouille de police arrivait. Elle s'engouffra dans l'immeuble, armes à la main, sans prendre garde à la voiture qui s'éloignait.

Arrivés sur le palier du local, les policiers entrèrent dans les lieux comme un commando. Le chef prit son portable et informa sa hiérarchie que le local était vide et qu'il n'y avait aucune trace d'un drame. 

- Vous me convoquerez demain à la première heure ce chauffeur de taxi. Il n'a pas inventé cette histoire et nous allons pousser plus loin l'enquête.

Il raccrocha et fit un signe de la tête à son équipe pour quitter les lieux. Mais au moment de partir, il découvrit sur le sol la carte d'identité d'une femme au type asiatique. Un indice ? Un lien avec la cliente ? Cela l'interpela et il contacta le chauffeur de taxi. Celui-ci ne dormait toujours pas, inquiet malgré tout d'avoir tardé à donner l'alerte. En effet, après avoir garé son taxi, il était monté se coucher puis les paroles de la jeune femme et l'arme surtout l'avaient perturbé et il était retourné fouiller la poubelle de sa voiture.

- Oui, monsieur, ma cliente était une fort jolie personne d'origine asiatique. Il lui est arrivé quelque chose ?

- Non, merci monsieur, vous pouvez dormir tranquillement. On fera le point demain. Bonne nuit monsieur et merci de votre civisme, c'est rare de nos jours.

- De rien, c'est normal.

En raccrochant le téléphone, le chauffeur ne se sentait pas bien. Il avait laissé cette jeune fille seule, il avait mis du temps à appeler les secours et c'était criminel de sa part. Il s'en voulait, mais comment revenir en arrière, comment se racheter. Il garderait longtemps cela sur la conscience. Le policier, quant à lui, trouvait que l'affaire était préoccupante et eut du mal à trouver le sommeil.

Pendant ce temps, Christie observait le père et la fille. Elle se remémorait tous les évènements passés et tentaient de comprendre en recoupant les faits. Or, plusieurs pistes s'ouvraient  à elle, chacun des protagonistes étant un coupable possible. Quand elle saurait la vérité, peut-être cela signerait également son arrêt de mort.

En arrivant en bas de l'immeuble où logeait le directeur, elle fut prise de tremblements. Mais en superfemme, elle réussit à les contrôler. Elle n'était pas au bout de ses surprises !

Ils s'arrêtèrent tous trois devant la porte entrebâillée. Pas besoin de présenter sa carte de police pour entrer mais cela était angoissant. Le père d'Anabella pénétra le premier, arme au poing. Il leur fit signe de la main de patienter et disparut dans l'appartement. Restées sur le pallier, les deux femmes s'inquiétaient de ce silence, redoutant le pire. Elles furent rassurées quand elles entendirent sa voix qui les invitait à rentrer.

Dans la maison, tout était bien rangé : aucun signe de vol et aucune scène de crime. La télévision marchait encore et sur la table basse, un verre presque vide était en vue. Cela parut bizarre à Christie. Cet homme sorti de prison serait reparti de chez lui sans fermer la porte et sans avoir éteint son poste ! Non, tout à fait improbable. Et comment allait-on trouver le lieu où était prétendument détenu Francis. Elle regarda le père d'Anabella fouiller les meubles du salon. Elle observait l'homme, sa carrure, elle pensait à son parcours, à ses interventions. Quelque chose ne collait pas, elle se sentait manipulée.

Soudain, il se retourna, un papier dans les mains : un acte d'achat d'un cabanon dans les collines de Marseille.

- Regardez le plan de situation. Il est complètement isolé, on va essayer d'y aller. Si on y trouve quelque chose de suspect, j'appellerai sur place la brigade d'intervention.

Elles n'eurent pas le temps de voir le document et de réfléchir. Déjà, il les entrainait vers sa voiture dans laquelle ils s'engouffrèrent tous trois. Il programma son gps et démarra nerveusement. La nuit était épaisse, sans lune, avec un ciel nuageux. Peu à peu, les bâtiments firent place au défilé des pins et des platanes qui bordaient la route. Plus ils s'éloignaient de la ville, plus la route devenait sinueuse. Puis, le véhicule emprunta des chemins perpendiculaires aux abords desquels les propriétés s'étalaient, entourées de terrains ombragés. Enfin, il quitta la route goudronnée vers un chemin de terre qui montait dans la colline. Ils durent faire quelques kilomètres sur ce sentier pour arriver au cabanon.

Il faisait très sombre, les arbres penchaient leurs branches comme des potences et le cabanon se détachait en bleu clair sur le fond de la nuit. Il aurait été bien joli en plein jour mais la nuit et les angoisses de chacun le rendaient sinistre, effrayant, comme s'il était le lieu d'un tournage de film d'horreur.

Ils firent le tour du bâtiment dont les volets étaient clos pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'autre entrée, puis en revenant devant la porte, hésitèrent à actionner la poignée. Finalement, Anabella l'empoigna doucement et fermement, mais la porte elle aussi était consciencieusement fermée.

- Il faut rentrer, dit le père.

Et sans attendre, il donna un magistral coup de pied. Comme ce premier coup n'avait fait qu'ébranler la serrure, il en donna deux autres successifs et violents. La porte céda sous ses assauts et s'ouvrit dans un grand fracas.

Le cabanon était rustique et composé de meubles divers, sans doute de récupération, ce qui cadrait mal avec les revenus et la personnalité du directeur. Une odeur insupportable les saisit alors et les guida à l'étage. Chacun s'évertuait à se protéger instinctivement le nez. Ils se doutaient alors de ce qu'ils allaient trouver et malgré leur terreur, entrèrent dans une première chambre. Christie et Anabella se retournèrent, horrifiées en découvrant le directeur, ensanglanté, ligoté sur une chaise et sans vie. Le père constata le décès et pria alors les deux jeunes femmes de quitter les lieux. Mais Anabella continua jusqu'à la pièce suivante qui communiquait directement avec cette chambre macabre. Elle poussa un cri qui firent accourir son père et Christie. Francis était, lui, attaché au lit, une grosse tache de sang sur le coussin attestant de la violence du coup qui lui avait été porté à la tête. Elle se précipita sur le corps et se mit à crier. Puis son cri s'étrangla dans sa gorge quand elle constata qu'il respirait encore.

- Il est vivant, il est vivant ! Papa, appelle les secours !

Mais le père restait immobile, fixant sa fille d'une étrange façon.

- Papa ?

Christie, elle, avait reculé jusqu'à la porte de la première chambre et se tenait debout dans le couloir, son tee-shirt sur le nez, suffocant de terreur. Elle ne voyait plus ce qui se passait mais elle entendait distinctement la conversation. Elle luttait contre l'envie et le besoin de s'enfuir. Elle ne savait pas ce qu'elle allait entendre mais elle avait une certitude : si la vérité éclatait là, ils allaient tous être tués, tous les témoins de cette affaire, elle y compris. Mais elle voulait savoir pourquoi elle allait mourir.

 - Anabella, tu as vécu pendant ton enfance avec le plus terrible secret qu'il soit. Pour moi, une vérité première est apparue : ta mère est la seule responsable de ce qui t'est arrivé. Je l'ai su tout de suite, dès ta naissance, tu étais aussi masculine qu'elle. Je ne pouvais me résoudre à la quitter mais je ne lui ai jamais pardonné de t'avoir mis au monde dans cet état. Alors, oui, j'ai été un mari volage, je l'ai trompée toute ma vie. J'ai vécu sans amour auprès d'elle mais toi, j'ai appris à t'aimer. Je t’ai protégé tant que j’ai pu, jusqu’à ce jour où tu as croisé Francis. Tu crois qu’il est arrivé dans ta vie par hasard, Anabella ? Non, il t’a suivie, il t’a pistée et derrière toi, il a éliminé chacun de tes amants ou de tes prétendants. Mon enquête a démarré depuis le premier meurtre, quand on a retrouvé le corps mutilé de Patrice, ton premier amoureux avec lequel tu n’as jamais eu que des baisers d’adolescente. Je n’ai pas fait tout de suite le lien avec toi, mais quand ce fut le tour de Peter, j’ai commencé à te suivre, à t’épier et peu à peu, j’ai détissé la toile. J’ai longtemps cru que tu les avais tués, toi, ma fille et j’étais horrifié. Je voulais des preuves et la nuit où tu as rencontré Jérôme, je t’ai vu déchirer un papier. Comme j’allais partir, un inconnu est sorti de l’ombre pour ramasser les morceaux et  cet homme, c’était Francis.

- Papa, Francis est inconscient et devant lui, il y a le cadavre de mon directeur, égorgé. Ce n’est pas Francis qui a pu faire ça, il est attaché !

- Non Anabella, ce n’est pas Francis, c’est moi. Je l’ai éliminé pour protéger ton honneur : il avait des coupures de presse compromettante et il t’a adressé une lettre de menace. Je ne pouvais pas le laisser agir pour te nuire. Ensuite, j’ai montré son corps à Francis. Il a tout de suite compris qu’il allait mourir et pour le calmer en attendant, je l’ai drogué. Il n’y aura pas de jugement et tu ne seras pas salie. Je monterai un scénario pour que tout accuse Francis et l’enquête sera close. Mais il me reste un détail à régler…

- Un détail ??? De quoi veux-tu parler ? Quelque chose ne va pas, papa, pourquoi nous as-tu fait venir ? Pourquoi ne pas avoir régler tout ça, à mon insu ? Je ne me serais douté de rien et tu m’aurais vraiment protégée de toutes ces horreurs. Je crois que je vais vomir, rajouta-t-elle en hoquetant et en portant sa main à sa bouche. Et Christie ? Pourquoi l’avoir mêler à tout ça ?

- On appelle cela un dommage collatéral. Je n’ai pas le choix.

- Si tu la touches, papa, j’irais nous dénoncer à la police.

- Tu l’aimes alors ! Je savais que tu étais un homme ! Tu es amoureux de Christie !

A ce moment-là, Anabella ne put se retenir. Elle vomit brusquement sur les chaussures de son père. Il fit un pas de recul et il n’eut pas le temps d’analyser comment il perdit connaissance en hurlant de douleur.

Christie se tenait debout, stupéfaite que la puissance de son coup ait pu terrasser un homme de ce gabarit. Il fallait faire vite. Elle jeta son arme -une grosse clé à molettes- attrapa sa copine par la main, l'entraîna dans la chambre où Francis était détenu. Elle voulut le détacher mais Anabella la retint.

- Et si mon père disait la vérité ? Si le tueur en série était bien Francis.

- Ne dis pas de bêtise, c'est ton père, l'assassin ! Il est complètement détraqué ! Ta mère était un modèle de féminité, Christie ! Il a repoussé sa culpabilité paternelle sur le dos de sa femme et il pensait que ça excuserait tous les actes qu'il allait commettre. Il te suit, il t'épie depuis toujours et tous tes amants ou amoureux sont massacrés. C'est facile de faire porter le chapeau à ce pauvre Francis qui sera mort avant de pouvoir s'expliquer ou se défendre. Non, on libère Francis, on s'enfuit avec lui et on appelle la police dès que possible. Il faut sortir d'ici ! Avec ces liens, on va attacher ton père.

Elle courut dans la pièce voisine où le corps du père était toujours inerte, fouilla dans ses poches et y trouva des menottes et des clés.  Anabella l'aida à le tirer jusqu'au poêle en fonte et crocheta les menottes sur un conduit. Elle lui attacha les pieds avec la corde récupérée et ficela la main libre à la menotte.

Le problème fut de porter le corps endormi de Francis : au bout de quelques mètres, elles s'aperçurent qu'elles n'en avaient pas la force. Elles durent se résoudre à laisser le corps inanimé en haut des escaliers. Arrivées à l'extérieur, elles se mirent à courir jusqu'à la voiture mais à leur grande détresse, elle était verrouillée. Il fallait donc retourner à l'intérieur chercher les clés. Elles décidèrent de ne pas se séparer et retournèrent en courant à l'intérieur. Elles montèrent à l'étage et découvrirent que le corps de Francis avait disparu. Il s'était donc réveillé ! Elles entrèrent dans la première chambre en évitant de regarder le corps mutilé du directeur et se mirent à fouiller les poches du père d'Anabella.

- C'est cela que vous cherchez ? fit une voix derrière elles.
C'était Francis, debout, ensanglanté, sale et titubant qui leur montrait les clés de la voiture en les agitant nerveusement. Elles furent surprises de la rapidité avec laquelle il avait retrouvé ses esprits. Un grand trouble s'empara des deux femmes.

Et si le père avait dit la vérité, si le coupable était Francis, comment tout cela pouvait finir ? Elles étaient deux et leur adversaire (ou ami) était bien faible pour lutter contre elles. Cela les rendit soudain plus fortes, plus unies que jamais. La rapidité des évènements les empêchaient d'analyser tout ce qui s'était passé. Il aurait fallu qu'elles puissent prendre un moment, reconstituer la succession des faits, analyser les paroles de chacun et résoudre l'énigme en recoupant les péripéties.

- Anabella, murmura Francis en la regardant droit dans les yeux, il faut me faire confiance. Je ne suis pas un sérial killer, vous le savez. Vous pouvez me croire, vous devez me croire. J'ai été assommé devant ma porte, alors que je devais me rendre au local. Je vous ai envoyé un message pour que l'on s'y retrouve, dans ma voiture, juste avant de me faire agresser, je voulais vous annoncer la piste sur laquelle j'étais, qui me conduisait, hélas, à votre père. Je me suis réveillé, attaché à ce lit et j'ai vu le directeur mourir sous mes yeux, votre père me regardait en souriant lorsqu'il a... mon dieu, c'était insoutenable. J'ai cru que j'allais devenir fou, mon cœur s'est emballé et j'ai souhaité mourir quand votre père s'est approché de moi. Je ne pouvais que me résoudre à quitter ce monde et quand il m'a piqué, j'ai pensé qu'il m'injectait du poison. Vous savez la suite, il faut fuir, vite, prévenir la police. Elle viendra le chercher. On ne peut rien faire d'autre.

- Je sais que mon père est un monstre. Mais est-ce lui le meurtrier des hommes que j'ai rencontrés, croisés ou aimés ? Et vous, qu'est-ce que je sais de vous ? J'ai cru tout ce que vous me disiez, mais peut-être mon père a raison, peut-être est-ce vous...

- Bon, ok, on n'est pas inspecteur, coupa sèchement Christie, on n'a pas toutes les cartes en main pour l'enquête, alors, on va s'enfuir tous les trois et on laissera faire la police. Je ne veux pas rester une minute de plus dans cet endroit macabre. J'aurais préféré y trouver des fantômes plutôt que toutes ces horreurs. Allez, Anabella, on y va, et vous Francis, passez devant.

Pendant qu'ils descendaient les marches, le père d'Anabella s'était réveillé. Ils entendirent tout d'abord ses gémissements puis il se mit à crier. La rage dans sa voix les fit sursauter.

Il hurlait qu'elles allaient à la mort.

Mais d'un pas décidé, elles suivaient Francis dans les escaliers sombres.

Le jour commençait timidement à poindre. On était au moment où l'aube repousse la nuit. Une faible lumière matinale permettait à présent de voir se dessiner la route et les arbres. Le petit cabanon bleu semblait plus clair et nul n'aurait pu un instant imaginer qu'il renfermait de si terribles secrets. Christie monta à l'avant du véhicule pour le conduire, Francis s'assit à côté d'elle et Anabella se plaça à l'arrière pour le surveiller. Pendant que la voiture roulait, Anabella essayait de connecter son téléphone au réseau. Ce ne fut qu'en reprenant la départementale qu'elle y parvint. Ce fut un grand soulagement de pouvoir s'adresser à la police, même si elle savait que c'était pour y dénoncer son propre père.

Date de dernière mise à jour : 11/09/2013

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