Ernest et l'année 2013

Tout étonné d'être encore vivant, Ernest se leva ce matin-là avec plein de très belles résolutions : bien sûr, il arrêterait de fumer dès demain, il se remettrait au sport après-demain et il rencontrerait la femme de ses rêves dans les jours suivants.

Oui vous l'avez compris, Ernest avait échappé à la fin du monde (comme des milliards d'individus) et il en prenait conscience en regardant son calendrier afficher 2013. Il entra dans sa cuisine et mit la machine à café en route. Celle-ci fit un drôle de bruit mais il n'y prit pas garde. Il se dirigea dans sa salle de bain, ferma l'écoulement de sa baignoire, ouvrit l'eau qui, grâce à la technologie du mitigeur, ne l'obligeait pas à rester un quart d'heure à régler la température et sortit de la pièce. Le jet de l'eau lui parut un peu étrange, cependant comme il était encore mal réveillé, il n'y prêta pas davantage attention. Il décida d'allumer la télé sur la chaîne des infos pour avoir un peu de compagnie quand il s'aperçut que la machine à café s'était arrêtée. Ce qui l'interpella davantage fut en fait une drôle d'odeur... il retourna à la cuisine sans se rendre compte que l'image de la télé était très, très, très...bizarre. Mais lorsqu'Ernest voulut se regarder dans le miroir de l'entrée, il fut surpris de n'y trouver aucun reflet.

Alors un vent de panique s'empara de lui. Son cœur fit un bond dans sa poitrine et il se mit à battre si fort qu'Ernest s'affola. Il courut dans la cuisine où le café dans la tasse avait la couleur du sang, déboula dans la salle de bain pour constater que la baignoire était emplie de boue et se précipita devant son poste de télé qui grésillait sur des images de fin du monde et des visages grimaçants.

Avec terreur et dans un grand mouvement théâtral provoqué par l'effroi, il ouvrit la porte avec violence, comme s'il avait voulu l'arracher de ses gonds, et là, ce que vit Ernest dépassa tout ce que vous pouvez imaginer...

                                                            

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Les yeux d'Ernest s'emplirent de larmes et ses yeux marron aux reflets verts prirent une teinte démoniaque, presque rouge du spectacle qui s'y reflétait. Un courant de boue dévalait la pente, comme si un fleuve était sorti de son lit un jour de cataclysme, sauf qu'il n'avait pas plu et qu'aucun cours d'eau ne se trouvait à proximité de son village. La plupart des immeubles et des maisons semblaient avoir été rayés de la carte et avoir été remplacés par des monticules de gravats rougeoyants avec en arrière-plan, un étrange spectacle digne d'un scénario de film de science-fiction, une armée d'engins venus tout droit, pensa-t-il, de l'enfer ou de l'espace. Il essaya de les compter mais leur nombre était impressionnant et les lumières rouges et jaunes qui provenaient de chaque appareil, l'aveuglaient. Plein d'idées contradictoires se bousculaient dans son cerveau. Il cherchait le rapport entre les étranges évènements survenus ce matin chez lui et ce qu'il découvrait là, pourtant il ne voyait pas le lien, sauf la boue dans sa baignoire. Toute la logique humaine ne pouvait expliquer ces phénomènes...Alors Ernest se dit qu'il allait bientôt mourir et que cela valait mieux parce qu'il était hors de question qu'il reste le dernier sur la planète pour voir ça !!!

Il referma la porte et se mit à pleurer comme un enfant, il tremblait de peur... puis il se ressaisit et décida d'aller vérifier dans le miroir s'il existait encore. Il alla dans la chambre pour se regarder dans la grande glace de son armoire mais comme il s'approchait, l'électricité s'arrêta de fonctionner. Il allait donc falloir ouvrir les volets mais ce simple geste l'affolait. Ernest avait dû attendre d'avoir 33 ans pour connaître la peur. Eh bien, se dit-il, je m'en serai bien passé ! Soudain la terre se mit à trembler et il s'accrocha à l'encadrement de la porte. Il ferma les yeux, persuadé que sa maison allait être pulvérisée avec lui et qu'il subirait donc le même sort que ses voisins d'en face...Or vous vous doutez bien, vous lecteurs, que ce n'est pas possible sinon plus d'Ernest et plus d'histoire.

Vous avez tort ! L’appartement et Ernest furent anéantis avec une violence inouïe.

                                                         

 

"Je suis mort ? OUH OUH, il y a quelqu'un ? Est-ce que je suis mort ? et je suis où ?"

Ernest se releva, secoua ses habits, observa les différentes parties de son corps qu'il pouvait apercevoir et pour le reste, se tâta de toute part. Ensuite, il regarda son environnement. Inconnu... il n'était pas chez lui, c'est tout ce qu'il aurait pu dire. Il se mit donc à scruter les lieux : il se trouvait dans un paysage blanc, assez agréable et une sensation de bien-être l'envahit. Il marcha à pas légers en direction d'une lumière qui lui paraissait venir d'en face mais au fur et à mesure qu'il avançait, cette lumière s'éloignait.

Soudain, un personnage apparut devant lui. Il était âgé et de son visage émanait une grande douceur.

- Holà, vous m'avez fait peur, mais d'où venez-vous ? Je ne vous ai même pas vu arriver.

- Bonjour Ernest, vous avez posé beaucoup de questions. Oui, Ernest, vous êtes mort. Vous vous trouvez dans une faille intemporelle.

- Pardon ? Une faille quoi ?

- Intemporelle.

- Je ne comprends pas mais bon, admettons. Dites-moi ce qui s'est passé ? ils sont tous morts ou c'est juste dans mon village ?

- Oui Ernest, ils sont tous morts.

- Ils sont où, tous ces gens, ça fait du monde dans la faille intemporelle. Vous allez pouvoir les loger tous ? Des milliards d'individus !!! Mais alors l'après-vie, ça n'existe pas ? et comment vous appelez-vous ?

- Le Sage est mon nom. Oui l'après vie, ça existe, ils y sont tous, sauf vous...

- Sauf moi ? Mais vous savez que ça ne m'arrange pas, ce que vous me dites. Je vais faire quoi tout seul ?

- C'est évident puisque vous êtes le seul dans la faille, ils ne peuvent compter que sur vous ! Vous allez simplement sauver le monde.

- Curieux, je n'arrive pas à rire... c'est une blague, non ?

- Non

- Bon, je crois que je vais rentrer chez moi... trop long ce cauchemar, faut que je me réveille !

- Ce ne sera pas possible, Ernest, le monde n'existe plus.

- Bon alors, je n'aurai pas besoin de le sauver ! Ouf ! Je n'ai rien d'un super héros, moi !

- Ernest, vous allez chercher la sortie de la faille intemporelle, quand vous l'aurez trouvée, vous remonterez le temps et vous aurez certainement quelques jours pour sauver le monde.

- Génial, il suffisait d'y penser.

Ernest s'assit à même le sol qui lui sembla cotonneux et cachant son visage dans ses mains, se mit à hurler.

                                                                   

Ernest releva la tête et bien entendu, Le Sage avait disparu. Ernest hésita : et s'il restait, là, dans ladite faille, il serait éternel, sans maladie, sans souffrance ni problème... Oui, c'est ça, il n'allait rien faire et il serait tranquille. Le temps passa, une heure, puis deux. L'ennui commença à le saisir et il décida d'aller dormir un peu. Il se mit donc en quête d'une maison et d'un bon lit, avec un petit repas chaud pour se donner du baume au cœur. Il entreprit donc ses recherches dans ce lieu immaculé. Du blanc à perte de vue, des arbres, de l'herbe, des petits animaux qui gambadaient et se sauvaient à son arrivée et un ciel étrange, tout cela blanc. Un silence pesant l'entourait, il n'entendait même pas ses pieds se poser sur le sol. Les heures s'écoulaient, la fatigue allait croissant et rien en vue, ni un semblable, ni des lieux d'habitation, rien. Désespérant...

"Non seulement, je ne trouverai pas la faille mais il n'y a rien qui me permette de vivre ici." Il s'allongea sur le sol et décida de dormir là. Il pleura sans bruit jusqu'à ce que ses paupières se ferment. Dans son sommeil, il ressentit la douleur de sa mort, la peur de sa solitude et la tristesse dans son âme. Les images de fin de vie et de fin du monde défilaient dans son cerveau. Ce sommeil fut plus pénible que réparateur. Il ouvrit les yeux, étendu là, au milieu de nulle-part et il puisa dans ses dernières ressources pour positiver. Il eut un sourire et se dit qu'il était un battant. Il se mit debout et releva les bras au ciel en criant : "je suis un super mec, un comme on en fait plus, un comme toutes les nanas voudraient si on ne les avait pas toutes explosées ! Je vais sauver le monde, je vais la trouver cette fichue sortie de m... et personne ne m'en empêchera !"

Personne, Ernest, tu peux le dire !!!

                                       

 

                                                     

Il reprit donc sa marche monotone et rien dans le paysage ne changeait. Il ne savait pas s'il avançait ou s'il tournait en rond. Les éléments semblaient toujours à la même place et rien ne se rapprochait de lui. Une sensation de faire du sur place !!! Il décida de réfléchir et se rassit donc sur le sol. Il jeta un regard circulaire puis observa les petits animaux qui passaient et se cachaient. Il tenta de les appeler, en se disant qu'absurde pour absurde, autant aller jusqu'à la débilité !

"Petit lapin, viens me voir, n'aie pas peur ! Je suis ton ami, tu peux me parler. Je cherche la sortie de la faille !"

Mais Petit lapin, affolé, partit se cacher. Notre héros essaya à plusieurs reprises mais hélas aucun animal ne lui répondit.

"Bon, je suis seul, je ne peux communiquer avec personne, le paysage est un leurre. J'ai faim, je suis fatigué. Je pense qu'il ne me reste plus qu'à attendre la mort. Je ne sais pas comment il est possible que je sois là, mais j'y suis. Il faut que je réfléchisse, la solution ne doit pas être loin sinon Le Sage ne m'aurait pas invité à sauver le monde ! Incroyable ! Truc de ouf ! Imaginons un instant que je trouve comment sortir de la faille, je vais arriver grosso modo à la période de Noël et j'aurais quelques jours pour affronter une armada d'extra-terrestres car je crois que c'est de ça qu'il s'agit et je serai seul. Normal...évident...Le retour de Super Ernest !

Je n'ai qu'une seule solution à cette énigme : si je n'avance, ni ne recule, comment veux-tu que je circule ? Non, je m'égare, je commence à perdre la raison, faute d'avoir vraiment perdu la vie !  Si je suis bloqué comme dans un jeu vidéo, c'est qu'il faut trouver la solution sur place et il n'y en a qu'une... Non, c'est ça, c'est ça ! J'ai trouvé !

Ernest se leva d'un bond et se mit à gratter le sol comme un animal. Il arracha d'abord l'herbe puis cet espèce de revêtement cotonneux et s'attaqua à la surface poudreuse qui virevoltait autour de lui pendant qu'il creusait. Il en avait mal au bout des doigts mais dans cette frénésie de l'espoir, il oubliait sa douleur. Au bout d'un moment, ses mains rencontrèrent une pierre dans le sol et s'en servit comme d'un outil. Il creusa, creusa jusqu'à épuisement. Puis comme rien ne se produisait et qu'il ne parvenait pas creuser davantage, il se décida à rentrer dans le trou et se dit qu'en se recouvrant suffisamment, il pourrait mourir étouffé.

Il sauta à pieds joints à l'intérieur, bien décidé à en finir mais fort heureusement, il fut aspiré dans un courant d'air tourbillonnant. Il ne vit rien de ce qui se passait et, à sa grande surprise, il se retrouva dans son lit. Il ouvrit les yeux, tourna les yeux vers son réveil qui affichait 7H30 et la date du vendredi 21 décembre.

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Ernest éclata d'un grand rire ! Quel humour ! On l'avait renvoyé le jour du jugement dernier. Celui qui n'aurait pas lieu à cette date-là. Il s'assit sur le bord du lit et regarda ses mains. Elles étaient en mauvais état et sous ses ongles, une poudre blanche s'était amalgamée. Il décida d'en conserver un peu et se cura les ongles en faisant tomber la poussière dans un pot en verre vide. Il en avait quelques uns en cuisine qu'il gardait pour y mettre les confitures de sa maman. Dès qu'il eut procédé à cette opération, il ferma le pot et le mit sur son bureau. Il se dépêcha d'aller téléphoner à sa mère. Mais pourrait-il lui confier un secret pareil ? Jamais elle ne le croirait. Sans réfléchir davantage, il saisit son portable.

- Maman...

- Oh Ernest, que t'arrive-t-il  pour me réveiller à une heure pareille ?

- Je voulais entendre ta voix et j'ai besoin de conseils, mais ce que je pourrais te raconter, tu ne vas pas le croire. Alors je vais juste te dire ceci, tu m'écoutes ?

- Oui, je ne fais que ça !

- Je veux dire, tu m'écoutes attentivement ?

- Ouuuuuuuuui

- Imaginons que le monde soit en péril et que...

- Ernest, je sais, ils ont annoncé la fin du monde aujourd'hui, mais tu ne vas pas croire à ces sornettes !

- Maman, laisse moi parler. Non en effet, je n'y crois pas et de toute façon, ce n'est pas pour aujourd'hui.

Sa voix s'étrangla dans sa gorge et sa mère eut envie de passer ses mains dans les cheveux blonds de son fils. Elle dut se contenter de répondre.

- Mon grand, ça ne va donc pas...

- Si tu savais qu'un danger nous guette, reprit Ernest, par exemple des envahisseurs, et que toi seule le sache, comment t'y prendrais-tu pour prévenir la terre entière ?

- Drôle de question. Je convoquerais les médias, j'écrirais au Président, j'irais voir une association d'ufologues, j'avertirais les gens que j'aime... je ne sais pas moi. Ça ne va pas Ernest ?

- Et que crois-tu qu'alors ils feraient ?

- Je crois qu'ils m'interneraient, chéri !

- C'est bien ce que je pensais... je suis toujours aussi seul, conclut-il en pensant à l'épreuve qu'il venait d'endurer.

- Tu finiras bien par trouver quelqu'un, tu es beau, grand, séduisant.

- Je crois que nous ne parlons pas de la même chose, maman.

- Pour avancer dans tes réflexions, Ernest, j'imagine que si j'ai un secret terrible à dévoiler, pour être crédible, j'ai besoin de preuves. Oui les preuves, c'est essentiel. Et ils seraient où ces envahisseurs, mon fils ?

- Je ne le sais pas, j'ignore même s'ils existent.

- Eh bien Ernest, pardon de le dire si vulgairement, tu es mal barré ! Tu veux que je vienne ? J'ai fait une très bonne confiture de reine-claude.

- Je t'adore maman, tu es la plus géniale des femmes !!!

- Merci, mais je le savais !

Ernest raccrocha. Sa mère regarda son téléphone et murmura :

"Il ne m'a pas même dit s'il voulait que je vienne ! Et ma confiture, il en veut ? Je crois que je vais me consoler en la goûtant. Mon fils  a perdu la tête ou alors il est en train d'écrire un roman. Un de plus dans les tiroirs... Ernest va nous sauver...de l'ennui, peut-être."

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Il resta un long moment sur sa chaise, le portable à la main. Il était complètement anéanti, dépassé par des évènements d'une telle gravité. Allait-il fêter Noël ? Se pouvait-il qu'il revive les moments qu'il avait déjà passés. Ou devait-il prendre la situation à bras le corps et foncer ? Mais foncer où ?

Il alla se doucher et se changer. Il mit un sweet beige à capuche sur un tricot de corps bleu, enfila un jean, se chaussa de baskets et emporta une veste chaude. Il ne faisait pas froid dehors, l'hiver commençait en douceur. Il monta dans sa voiture, une petite citadine quelconque, gris métallisé et alluma le contact tout en mettant en route la radio sur une chaîne d'infos. Il espérait certainement entendre des indications qui le guideraient, comme par exemple une foule qui aurait cru voir des ovnis, quelque part dans le monde, ou des faits étranges dans la région. Mais la radio parlait du gouvernement, de la fuite d'artistes dans d'autres pays, de la bourse ou du sport. Il la laissa néanmoins en fond sonore et se mit à rouler. Il connaissait un collègue de travail qui lui paraissait être la seule personne susceptible de l'écouter et surtout, de le croire. Il s'agissait d'un homme d'une quarantaine d'années passionné de sciences occultes, de paranormal et persuadé que les extra-terrestres sont déjà parmi nous. Il ne le fréquentait pas mais il savait où il l'habitait pour l'avoir dépanné et covoituré quelquefois.

Il se gara en bas de l'immeuble et grimpa les escaliers quatre à quatre. Très sportif, Ernest n'eut pas de mal à monter les trois étages en courant, ignorant l'ascenseur qui était une terreur pour lui. Oui Ernest ne supporte pas d'être enfermé dans de petits espaces et particulièrement dans les ascenseurs ou les avions, disons tout ce qui ne touche pas le sol !

Il alla sonner quand la porte s'ouvrit. Karl parut surpris derrière ses épaisses lunettes de myope. Il était de taille moyenne et s'habillait souvent en costume, mais là, il était encore en pyjama, ce qui fit sourire Ernest. Il avait aussi un faciès particulier...Au premier abord, en le voyant, les gens se demandaient s'il était normal mais dans son travail, son intelligence était telle que l'on s'inclinait très vite devant lui. Il avait peu d'amis mais lui, au moins, vivait en couple avec une fille de toute beauté.

- Ernest, que fais-tu là ?

- Je ne sais pas, Karl, je suis perdu...

- Tu t'es perdu sur la route ?

- Non, bien sûr que non puisque je suis chez toi. Il faut que je te parle...en tête à tête.

- Rentre. Déborah n'est pas là. Elle est partie en Hongrie quelques jours dans sa famille. Pas de soucis, entre...

Devant un bon café chaud, Ernest raconta ce qui lui était arrivé. Il lisait de l'incompréhension dans les yeux de l'autre. Visiblement, Karl ne le croyait pas. Il souriait parfois comme s'il s’agissait d'une blague. Son regard semblait chercher quelque chose pendant qu'il parlait. Ernest s'interrompit.

- Je vois bien que tu doutes de moi !  Tu as un drôle de rictus...Que cherches-tu ?

- Une caméra ! Ce doit être une caméra cachée.

Karl se releva et se mit à rire à gorge déployée, se tapant les cuisses et se tenant le ventre.

- Oui, c'est sûr, c'est ça, sacré farceur !

Ernest se releva, les traits tendus.

- Comment ai-je pu penser que quelqu'un me croirait ? Oui toi, j'étais persuadé que toi tu pourrais !

Ernest hurlait au milieu de la pièce ce qui surprit son collègue.

- Calme-toi. Termine ton histoire, je te promets de t'écouter jusqu'au bout.

Et il tint sa promesse tout en se languissant qu'Ernest en finisse. Karl se demandait si son "ami" n'était pas en plein délire psychotique. Cela l'inquiétait car on ne sait jamais ce qui peut se passer dans la tête d'une personne shooté.

- Et si tu avais rêvé tout cela ?

- J'y ai pensé mais à mon réveil... regarde mes mains...c'est la preuve.

Soudain, Karl éclata d'un grand rire.

- Ça y est, j'en suis sûr maintenant, c'est une caméra cachée ! Tu la mises où cette caméra ? Je sais que tu en as une portative. Vous avez décidé de vous foutre de moi, vous comptiez bien vous marrer au bureau ! Allez, montre-moi la ! Ce ne sont pas des écorchures aux mains qui me feront gober tout ça !

- Non, Karl, je t'en prie, fais moi confiance, j'ai besoin de ton aide. Personne ne peut sauver le monde tout seul, surtout pas en tout cas un homme aussi ordinaire que moi !

- Je ne te trouve pas ordinaire, parce qu'un truc pareil, fallait l'inventer ! Sacré Ernest !

Karl l'attrapa par les épaules, l'obligea à pivoter sur lui-même et le dirigea vers la sortie en le poussant délicatement mais fermement.

- Allez, rentre chez toi. C'est ton premier jour de congés à toi aussi, alors profite bien et joyeux Noël !

Arrivé devant la porte, Ernest opposa enfin une ferme résistance. Il se retourna pour faire face à son collègue de travail et plongea un regard désespéré dans les yeux marron de celui-ci. Derrière les montures carrées de ses lunettes, un instant, le regard se troubla.

- Ok, dit Ernest, alors donne-moi juste le nom d'une association sérieuse d'ufologie que je puisse m'y rendre en personne. Il doit bien y avoir des manifestations physiques de leur présence. Ils doivent se préparer à l'assaut, ils sont peut-être déjà installés ou on a des témoignages nombreux d'ovnis ces derniers temps.

-T'es fort, tu es très fort !

- Je t'en prie, Karl, fouille moi, je n'ai pas de caméra, ni d'enregistreur. Je suis désespéré ! Aide-moi... Je vais te dire mieux : j’ai une autre preuve de ce qui m'est arrivé, mais je préfère la garder pour un dernier recours. Alors bon, tu ne me crois pas, je peux le comprendre. Qui avalerait une histoire pareille ? Je ne bois pas, je ne me drogue pas et je suis sûr que ce n'était pas un rêve. Que pourrais-je te dire de plus pour que tu ne doutes plus de moi ?

- Eh bien, dis-moi simplement, à quoi ressemblaient ces engins destructeurs.

- Je vais faire mieux, Karl, je vais te les dessiner.

Quand Ernest eut fini son dessin, Karl, penché au-dessus de son épaule, écarquillait les yeux. Il se disait que le bougre avait dû bien potasser son sujet avant de venir chez lui parce que le résultat était fort impressionnant. Ou alors, il les avait vraiment vus... Il se tut quand Ernest lui remit le dessin. Il posa simplement sa main sur son épaule et proclama en riant.

- Alors, mon pote, on les attaque quand ces monstres de l'espace ? Toi et moi, on va faire une super équipe de bras cassés, non ?

 

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Voici donc nos deux compères en route pour l'impossible dès que Karl eut pris sa douche et enfilé son sacro-saint costume deux pièces sur une chemise bleu clair. Le charme et l'intelligence ainsi réunis allait devoir se livrer à des actes héroïques contre une flopée d'envahisseurs.
Malgré leur angoisse, ils en riaient eux-mêmes dans la petite voiture d'Ernest pendant qu'il roulait vers un centre d'ufologie que Karl codirigeait à Aix. Ils garèrent la voiture sur l'allée périphérique et descendirent rapidement vers le centre en empruntant une petite traverse encadrée de murs en pierres et de petits appartements anciens qui surplombaient la rue.

"Nous y voilà", annonça Karl en s'arrêtant devant une grosse porte couleur bordeaux. Il l'ouvrit avec une belle clé à l'ancienne. Au rez-de-chaussée, le petit bureau était installé dans un studio d'une vingtaine de mètres carrés. Une fenêtre à barreaux protégeait les lieux et Karl appuya sur un bouton pour déclencher le système d'ouverture du volet roulant. Il dut laisser la lumière allumée car le jour entrait à peine dans le local. Ernest fut surpris de ne pas trouver énormément de matériel : ordinateur, imprimante, fax et téléphone étaient disposés sur une table rectangulaire. Pour tout ameublement, il n'y avait qu'un classeur à tiroirs, un vieux canapé et deux fauteuils à roulettes. Dans un coin, quelques chaises pliantes étaient sagement rangées et sur une autre table, on pouvait trouver un micro-onde et une machine à café. La cuisine était sommaire : une plaque de cuisson, un coin lavabo et quelques placards.

Ils s'assirent devant l'ordinateur et pendant que celui-ci s'allumait, Karl prit la parole :

- Bon, si ta théorie est exacte, ils vont frapper dès 2013, et avec une telle violence que nous n'aurons pas le temps de réagir. Ce n'est pas parce que tu les aurais vus par ici qu'ils sont dans le coin ! Avec leur technologie, ils attaquent peut-être directement en venant de leur planète. Ceci dit, puisque nous ne connaissons pas la vitesse de leur déplacement, on va partir sur le postulat qu'ils sont en train de tout mettre en place sur notre planète, donc qu'ils sont quelque part ICI ! On va ressortir tous les dossiers récents qui témoignent de leur présence. On va essayer de recouper ces informations pour arriver à la supposition la plus probable concernant la base extra-terrestre. Toi, tu fais des recherches sur internet et moi, je ressors les dossiers de cette année. Je récupère les témoignages les plus pertinents et j'essaie de faire des recoupements, tu fais pareil sur internet, n'hésite pas à imprimer tout ce qui t'intéresse. On allume le fax, on peut recevoir des infos quotidiennes. Voici le lien de notre forum et de notre site, il faudra aussi les parcourir. Si on trouve quelque chose, on se mettra en lien avec d'autres assoc. On verra si on doit contacter les gouvernements. Mais là, faut pas rêver, ça m'étonnerait qu'ils donnent suite à nos spéculations... Allez au taf !

Ernest ne se fit pas prier pour attaquer les recherches et dans le petit bureau, les deux hommes s'affairèrent tant que si une personne y était entrée subrepticement, ils ne s'en seraient pas aperçus !

Le soir commençait à tomber quand ils décidèrent d'arrêter. Ils avaient faim et n'avaient avalé qu'un café et deux croissants vers cinq heures ce qui était insuffisant pour calmer l'appétit des deux hommes ! Ils arrêtèrent alors leurs investigations et allèrent se restaurer dans une petite pizzéria proche du bureau.

- Tu en es où ? chuchota Karl devant sa pizza fumante.

- Je n'ai fini de tout regrouper mais il y a eu beaucoup de manifestations étranges cette année. Et toi, tes dossiers ?

- Une piste se dessine mais on en parlera mieux tout à l'heure. J'attends tes conclusions pour voir si ça recoupe mes infos à moi.

- Ok, je comprends. J'ai l'impression de pédaler dans la choucroute ! Même si on sait où ils sont, avec leur technique, ils nous anéantiront ! A mon avis, on n'aura le temps de rien que hop ! on sera transformé en humus pour le sol !

Il claqua des doigts en prononçant ces mots. Karl éclata de rire !

- C'est sûr, mais au moins, on aura essayé. S'il est vrai qu'on va tous mourir dans quelques jours, autant tenter l'impossible. Ce qui me gène dans cette histoire, c'est que si tu as pu revenir à cette date, c'est que tout, j'ai bien dit tout ce que nous avons vécu avant ton retour va être balayé...Du coup, je vais rater la croisière que ma femme et moi avons prévu pour la Noël, croisière au cours de laquelle je lui aurais probablement fait le plus beau foetus du monde !

Les deux hommes rirent encore, sans doute un peu trop fort. Ils finirent leur unique repas de la journée pour attaquer la phase suivante de leurs recherches. Au milieu de la nuit, les yeux brûlants et avec un sacré mal à la tête, ils firent le point. Ils trouvèrent la force de présenter leurs documents et la conclusion de leur enquête.

Ernest dévoila que de nombreuses bases secrètes étaient recensées dans le monde : Mexique, Chine, Himalaya, Russie, Antarctique... mais difficile de retenir un lieu plus qu'un autre... Karl savait déjà cela et ne fut pas surpris du résultat. Quant à lui, il étala sur le sol les documents récents et pointa du doigt le nom du site le plus proche où il pensait qu'il serait intéressant d'enquêter et là, Ernest eut le corps parcouru de frissons. Ses yeux s'emplirent de larmes et il dit d'une voix caverneuse :

- Et si c'était un signe ?

Car le lieu que montrait Karl était la ville où Ernest avait vu le jour.

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Au petit matin, les deux hommes sortirent du canapé qu'ils avaient partagé pour une nuit assez courte. Après le sacrosaint petit déjeuner et la douche rituelle, ils s'installèrent devant l'ordinateur, encore vêtus des habits de la veille. Karl ouvrit son site d'ufologie pour y lire les derniers messages et le mail d'une femme attira son attention. Il racontait comment le couple avait vu dans la nuit un étrange engin circulaire et lumineux survoler un volcan éteint. Des sphères entraient et sortaient de l'engin qui émettait des lumières orange. Puis tout sembla disparaitre dans le volcan mais une étrange lueur s'approcha de la maison, forçant les occupants effrayés à s'enfermer, tandis qu'un tremblement ébranla tout le bâtiment.

"J'ai peur, terminait la témoin. Devons-nous partir, pouvez-vous nous aider ? Je ne sais plus quoi faire. Au sol, ce matin, on a trouvé d'étranges dessins, on voulait vous les envoyer dans ce mail mais depuis, nos portables et notre appareil photo sont inutilisables. Merci de m'aider, je vous jure que je ne suis ni folle ni affabulatrice !"

S'ensuivaient le nom, l'adresse mail et un numéro de fixe.

- Intéressant, non ? C'est dans ton coin en plus ! On peut y être dans la journée, 300 kilomètres grosso modo. Je les appelle et on fonce ?

- Oui... Il faut passer à la maison se changer et prendre quelques vêtements chauds. On ne sait pas ce qui nous attend là-bas, alors autant préparer un petit sac aussi pour avoir quelques rechanges.

- Tu es bien prévoyant, dis donc, moi de toute façon, faut que je sois de retour le 24 pour récupérer ma princesse à l'aéroport. Et direction le 25 pour ma super croisière en Méditerranée, si les aliens me laissent le temps !

- Tu ne me crois pas vraiment ! En fait, tu ne veux rien laisser au hasard alors, tu te dis, s'il disait vrai ce con d'Ernest, il vaut mieux le suivre dans son délire. C'est plus prudent !

- Pas du tout !

- Écoute moi bien Karl, je n'y crois pas à ces sornettes mais malheureusement, c'est moi, le pauvre Ernest qui me suis retrouvé tout seul dans cette faille intemporelle, c'est moi qu'on a désigné comme le sauveur du monde ! Je ne veux rien sauver du tout sauf ma peau peut-être ! Alors on va aller en Auvergne, on va rencontrer ces illuminés et si on ne trouve rien, ça ne voudra pas dire que je suis fou, ça signifiera qu'on s'est trompé d'endroit. Je te le dis, Karl, ce monde, je n'ai pas envie de le sauver, je regarde les infos et je vois la guerre, la violence, l'intolérance, le racisme, l'égoïsme d'un monde qui court à sa perte en polluant et détruisant sa planète ! Non, qu'ils crèvent tous et nous avec !

- OK Ernest, tu vois tout ça ! Mais moi, je vois l'amour, je vois les animaux, les fleurs, les gens qui donnent de leur temps, de leur argent, de leur personne pour aider les autres. Je vois mes parents et les tiens qui se sont sacrifiés pour nous, je vois tellement de belles choses que je me dis qu'il n'est pas si pourri que ça, notre monde et qu'on se doit de le sauver si on peut ! Et ce seraient eux, ces êtres venus de l'espace, qui décideraient pour nous de notre avenir en l'anéantissant... Non, non, on ne les laissera pas faire ! On va se battre, Ernest, comme des lions et nous serons les plus forts !

La poignée de main qu'ils échangèrent alors chaleureusement devait sceller une amitié que les deux hommes n'auraient jamais cru possible.

Je vous laisse imaginer la suite des évènements avec le coup de téléphone, les déplacements pour s'équiper, le trajet jusqu'en Auvergne et le rendez-vous dans un restaurant de Clermont-Ferrand.

Ils avaient mis chacun une écharpe rouge, ce qui était le code vestimentaire décidé pour que les autres puissent les identifier. Ils se retrouvèrent donc autour de la table et commandèrent la spécialité de la région : un petit tripoux à la panse de veau !

Après des échanges de politesse, des choix et des conseils culinaires, la conversation s'engagea sur le témoignage du couple. A peine eurent-ils commencé à aborder le sujet que le serveur s'approcha d'eux et leur dit :

- Désirez-vous un apéritif avant que je prenne votre commande ?

Tout naturellement, les quatre personnes assises tournèrent les yeux vers l'homme. Le regard de chacun se troubla alors en une expression de surprise et de terreur.

 

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Figés sur place, ils se mirent à dévisager l’être qui se tenait debout devant eux. Il n’était pas très grand. Il avait de très longs bras et ses mains paraissaient molles. Pourtant, il tenait un carnet entre ses doigts longs et fins. Dans un petit visage pointu, deux trop grands yeux verts en amande les regardaient. Il n’avait pas de nez et sa bouche très fine essayait de sourire. Mais ce sourire paraissait démoniaque.

-         La vache ! s’écria Ernest, on vous cherchait et vous venez à nous !

-         Pardon, j’étais en cuisine, je suis désolé si je vous ai fait attendre.

-         Ça, c’est de l’humour ! vous venez de quelle planète ?

-         Je ne comprends pas de quoi vous parlez. Je pense que c’est vous qui plaisantez. Je ne dois pas avoir le même humour que vous, parce que, j’ai du mal à sourire.

-         Ça se voit, vous nous avez fait peur, je dois dire !

Ernest se leva et s’avança. Il le dominait d’une tête et il pensa le faire reculer en s’imposant à lui. Mais l’être ne broncha pas. Ernest eut une sensation étrange et s’aperçut qu’il ne pouvait plus bouger. Cependant son cerveau fonctionnait, lui ordonnant en vain de s’enfuir. Non, il ne fallait pas fuir, il fallait affronter, aller de l’avant, tout donner jusqu’à la folie ou la mort. Ce combat, il le livrerait jusqu’au bout. Il était déterminé. Je les tuerai tous, pensa-t-il.

L’entité pivota sur ses pieds et s’éloigna, laissant Ernest dans un état nerveux indescriptible. Ni Karl, ni les témoins ne pouvaient bouger ou parler mais ils ressentaient eux aussi une grande colère en eux, mêlée à la peur. Leur cerveau essayait d’analyser les évènements à toute vitesse et quand ils récupérèrent leurs fonctions, ils se sentirent très las et se demandèrent s’ils n’avaient pas été victimes d’une hallucination. Ils en parlèrent un bon moment puis la femme qui se prénommait Edith raconta les évènements de la nuit précédente.

« Je suis sortie fumer une cigarette et je regardais le volcan éteint qu’on peut apercevoir du balcon. A mon grand étonnement, il m’a semblé qu’il était en action parce qu’il y avait des lueurs orange. Je me suis écrié : « mais qu’est-ce que c’est ? » et ça a réveillé Thomas car j’ai dû crier un peu fort. Il m’a rejointe et il a regardé le volcan, tout surpris lui aussi. Soudain est apparue une immense soucoupe de laquelle sont sorties latéralement plein de sphères orange. D’ici, on n’entendait pas de bruit mais on voyait bien le manège malgré la nuit tombée. Puis tout a disparu dans le cratère, enfin, il nous a semblé… On a fermé les volets et la porte-fenêtre, on s’est recouché mais à un moment, on a eu très peur parce qu’on voyait une lumière orange près du balcon et la maison a tremblé violemment. Puis, plus rien. »

Ernest raconta alors son aventure, ce qui fit pleurer Edith. C’était évident, il allait se passer un évènement extraordinaire, trop de signes étaient là et cette vision d’un extra-terrestre devant eux n’avait fait que confirmer les angoisses des uns et des autres. Mais quelle arme devant l’inconnu, quelle stratégie face à des envahisseurs, quel lieu de la planète même fallait-il explorer ? C’était le 23 décembre et le temps était compté.

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Après une nuit passée à l’hôtel, nos deux aventuriers se levèrent très tôt et dès sept heures du matin, ils se présentaient chez le couple d’auvergnats pour venir observer les traces mentionnées dans le mail. Ils en avaient parlées lors du repas de la veille tout en dégustant la spécialité de la région qu’un serveur « normal » leur avait portée, puis ils s’étaient séparés en se fixant ce rendez-vous.

Arrivés devant le portail, ils furent accueillis par le mari, sa femme étant au lit avec une légère fièvre. Elle avait dû s’enrhumer pendant la fameuse nuit et, de toute façon, il n’était pas utile d’être deux pour cette observation.

Kart collectionnait les vieux appareils photos et s’était équipé d’un argentique en se disant qu’il ne réagirait pas négativement aux ondes magnétiques  puisqu’il était dépourvu d’électronique. Ce fut en effet une bonne idée car devant les dessins étranges, il fonctionna à merveille.

Le jardin était en peu laissé à l’abandon à cause de la saison. Pas de fleurs, des feuilles mortes et une pelouse moins entretenue. Les mauvaises herbes avaient poussé partout, même dans l’allée, pourtant les dessins étaient très nets. A plusieurs endroits, le sol était brûlé comme si on avait posé un disque de feu de façon bien précise : si on avait relié les quatre ronds, on aurait très certainement obtenu la forme d’un trapèze. Au centre, des lignes concentriques formaient un dessin bien géométrique composé de plusieurs cercles. Karl les compta et en dénombra sept.

Ernest se dit que ce dessin aurait pu être fait par n’importe qui mais la coïncidence aurait été étrange… à moins que ce ne soit une création du couple. Cependant, puisqu’il fallait partir du postulat que tout était vrai afin d’explorer cette piste, il ne dit mot, se contentant de hocher la tête avec un air dubitatif  et intéressé. Il cherchait un code à ce dessin, un message caché laissé par les extra-terrestres pour le guider dans sa quête. Le guider… oui, mais pourquoi ? Il se baissa et posa la main sur le sol brûlé. Rien de spécial… il regarda machinalement et il vit alors sa peau se boursoufler. Cela ne lui faisait pas mal. Ils étaient tous les trois penchés avec inquiétude sur la paume de cette main et poussèrent un cri de surprise quand finit par apparaître un dessin identique à celui du jardin. Immédiatement et courageusement, Karl posa sa main à son tour mais rien ne se produisit, dans aucun des cercles.

-          Ça alors ! s’exclama-t-il, je n’ai jamais vu un truc pareil !

-          Moi non plus, ajouta Thomas

-          Et voilà, il faut que ça tombe sur moi. Vous allez me laisser tranquille ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu ! Il n’a trouvé que moi, un pauvre mec trop nul pour se trouver une nana, qui stagne dans son boulot, qui n’a pas de vrais amis ! Foutez-moi la paix. Pulvérisez le, ce monde, et qu’on n’en parle plus ! Purée, ils sont nuls ces extra-terrestres et en plus, je n’ai jamais cru en eux. Je suis athée, agnostique, mécréant, terre à terre, incroyant…

-          Bon tu vas nous faire tous les synonymes ! coupa Karl. Je crois qu’ils ont compris et nous aussi. Alors, on va arrêter de se lamenter et on va passer à l’étape suivante.

-          C’est quoi l’étape suivante, s’inquiéta Thomas

-          Le volcan, on va aller voir ce cratère et on va dormir là-bas.

-          Mais tu devais récupérer ta femme à l’aéroport…

-          Je lui ai demandé de rester en Hongrie, je la rejoindrai plus tard. Elle avait du mal à accepter mon histoire. J’espère que si on s’en sort, elle me croira. Bon, allons-nous outiller pour notre virée nocturne dans le cratère.

A ce moment-là, une voix féminine se fit entendre :

-          Dans le volcan, cette nuit ? vous êtes fous !

-          Il a raison, on n’a pas le choix, chérie…

-          Non, je n’irai pas et je ne veux pas que tu y ailles !

-          Oui, restez avec votre femme, dit Ernest avec une voix un peu éraillée d’avoir trop crié.

-          Je viens avec vous, on ne sera pas trop de trois.

Edith s’assit par terre. Ses yeux étaient rouges et elle paraissait épuisée. La fièvre était certainement montée car elle semblait sans force, toute tremblante.

         "Qu’est-ce que tu as ? ça ne va pas ?"

Mais la réponse fut incompréhensible. Edith parlait dans une langue sifflante qu’ils n’avaient jamais entendue.

Je vous laisse imaginer le vent de panique qui souffla alors dans leurs esprits.

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Ils s'avancèrent doucement. Elle leva un regard suppliant vers eux, les yeux rougis et embués de larmes. Elle sembla répéter la même chose mais ils n'en étaient pas sûrs. Ils se demandèrent alors si ce n'était pas la fièvre qui la faisait délirer. Son mari se pencha pour la prendre dans ses bras. Elle n'était pas assez couverte pour se trouver dehors en cette saison. Il la souleva de terre et l'emmena à l'intérieur pour l'allonger sur le canapé. Il alla chercher une couverture qu'il étendit sur son corps tremblant. Elle répétait ces sons étranges avec obstination.

- Que peut-elle dire ? s'enquit Thomas.
Il se tourna vers les deux hommes qui l'avaient suivi dans la maison.

- Avez-vous un appareil enregistreur comme un vieux magnétophone ou un...

- Oui, coupa-t-il, j'ai un dictaphone. Je m'en sers pour mon travail quand je fais des expertises. Je travaille pour les assurances...

Cette précision lui sembla bien futile et il s'arrêta de parler pour aller chercher l'appareil. Karl enregistra Edith qui ne cessait de siffler. Puis il repassa plusieurs fois l'enregistrement en essayant de varier la vitesse, mais il n'obtint aucun résultat. Il décida donc de relier le dictaphone à l'ordinateur de Thomas, d'enregistrer le son sur celui-ci pour pouvoir chercher un logiciel qui lui permette de modifier divers paramètres. Il expliqua sa démarche tout en faisant ses manipulations.

- Si elle parle une langue inconnue, c'est foutu, je ne peux rien faire. Mais si c'est l'un deux qui tente de communiquer avec nous par le biais de sa parole à elle, alors dans les sons que nous entendons, nous devrions parvenir à percevoir ce qu'elle nous dit, parce que pour arriver à intervenir comme ça, ils se servent forcément de notre langue à nous et ils savent qu'on va finir par trouver. Sinon, c'est du grand "n'importe quoi" !

- Bien sûr que c'est n'importe quoi ! Ils sont nuls ces machins venus de je ne sais où. Ce sont des merdes. Pour eux, ils n'ont que la puissance militaire, la puissance destructrice. Ce n'est pas eux qui nous parlent, ne rêve pas, Karl. Pourquoi entreraient-ils en communication avec nous alors que leur seul but est de nous exploser ! Non, c'est juste le délire d'Edith qui a trop de fièvre et nous comme des pauvres cons, on s'imagine ce qu'on voudrait qu'il soit ! Mais il n'en est rien, Karl

-Tais-toi, Ernest. Ils ont peur de nous, ils savent qu'on peut faire quelque chose. Tu n'es pas revenu de nulle part pour rien, tu as un pouvoir, tu as quelque chose que tu ne sais pas encore mais Eux, oui, Eux le savent, Ernest !

Soudain la voix enregistrée que Karl avait ralentie et baissée vers les sons les plus graves, articula très lentement comme une voix d'outre-tombe :

" Ne tentez rien, vous ne pouvez rien, votre planète est arrivée à un point de non-retour"

- Et tout ça pour entendre ça !!!! Je te l'avais dit, ils sont trop nuls ! Allez, on fonce, on va leur montrer à ces faces de cake à quoi va nous servir leurs soucoupes. On va les transformer en salon de thé assis sur leurs cadavres ! Allez Karl, on y va. Thomas, restez avec elle. On est bien assez de deux pour les contrer. Ils sont minables !

Après leur départ, la fièvre d'Edith se mit à tomber et elle dormit profondément. Le réveillon allait commencer et pour la première fois de leur vie, ils n'allaient pas le fêter. Plus rien n'avait d'importance. Thomas s'assit dans le fauteuil et regardait sa femme qu'il aimait profondément. Il avait décidé de vivre à fond les derniers jours qu'il leur restait. Il souriait dans son fauteuil en se rappelant leur rencontre et tous ces merveilleux moments partagés.

La planète était peut-être arrivée à son terme mais difficile d'y croire tant qu'il y a l'Amour.

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Pendant ce temps, nos deux lascars étaient partis acheter du matériel pour leur ascension. Cela angoissait Karl, peu sportif par rapport à son collègue grand et athlétique. Mais il avait une bonne musculature naturelle et une endurance hors du commun. Son inquiétude portait plutôt sur la technique et la course, car il souffrait d'asthme à l'effort ! Eh oui, ne s'improvise pas super héros qui veut !!! Il allait falloir agir avec ses qualités et ses défauts physiques. Ernest, lui, savait ce qu'il fallait faire et quel matériel acheter. Fort heureusement en cette veille de Noël, tous les magasins étaient ouverts. Les deux hommes ne regardèrent pas à la dépense, s'équipant de torches, de cordes, de pitons, de couteaux, de fusées éclairantes, de boussole, grappin et que sais-je encore !

La vendeuse se mit à rire en voyant un tel matériel sur le tapis roulant de sa caisse.

- Waou ! Vous partez faire une sacré expédition, vous allez où si je ne suis pas trop indiscrète ?

- On va attaquer les martiens, répondit Ernest

Nouveau rire, sonore cette fois.

- Oui, j'ai compris, je suis indiscrète. Pardonnez-moi.

Là, ce fut les deux hommes qui eurent envie de rire mais ils se contentèrent de lui faire un sourire crispé.

- Au fait, demanda Karl en sortant du magasin, c'est quel volcan ?

- Il semblerait qu'il s'agisse du Puy du Pariou, hauteur 1200 mètres environ. Il n'est pas difficile d'accès. Quand nous serons arrivés à son pied, il nous restera une heure de marche. C'est un cratère de près de mille mètres de circonférence et il est profond d'environ 100 mètres.

- Tu t'y connais, dis donc !

- Non, c'est Édith qui m'a tout expliqué l'autre soir en sortant du restau. Elle est native de la région et elle a une bonne connaissance géographique. Elle fait beaucoup de randos avec Thomas. J'espère qu'elle va guérir...

- Je suis persuadé que oui, Ils ont transmis leurs infos et Ils n'ont plus besoin d'elle. Elle va retrouver sa voix mais là, je crois que ce n'est pas ça le problème...

La nuit tombait quand ils entreprirent la montée du cratère. Ils marchèrent d'un pas rapide en s'éclairant de leurs torches frontales. Il faisait très froid et les deux hommes claquaient des dents. Plus ils montaient, plus ils ralentissaient leur rythme. Arrivés au sommet, Karl était à bout de souffle. Ils jetèrent leur tente qui s'ouvrit instantanément, rajoutèrent quelques piquets et entrèrent dans leur duvet qu'ils avaient sorti de leur sac à dos. Ils n'avaient pas fini de s'installer qu'un sifflement se fit entendre tandis que le haut de leur petite tente fut éclairée d'un halo orange. Paralysés par la surprise et, il faut le dire par la peur, ils ne savaient plus ce qu'ils devaient faire. Ce fut Ernest le premier qui sortit de la tente kaki pour affronter l'impossible.

Mais il fut cloué sur place, ne pouvant bouger, observant seulement le manège des sphères orange qui s'engouffraient dans le cratère tandis que la gigantesque soucoupe repartait dans une fulgurante ascension verticale.

 

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Le silence était si pesant soudain que Karl sortit de la tente, fou d'inquiétude. Il trouva notre Ernest immobile, comme statufié. Il l'attrapa par les épaules et le secoua énergiquement en l'appelant. Les yeux vides d'Ernest s'illuminèrent d'une lueur de vie et il retrouva rapidement ses esprits. A son tour, il saisit son ami et plongea son regard vert dans les prunelles marron de Karl où il pouvait lire la terreur.

- Ils sont là, je les ai vus, tout cela est vrai. Ils sont trop forts, on ne peut rien faire contre eux. Comme dirait David Vincent dans les envahisseurs : "le cauchemar a déjà commencé".

- Tu les as vus physiquement ? Ils ressemblent à quoi ? demanda Karl qui, malgré sa peur, souriait de la citation d'Ernest.

- Non j'ai vu leur soucoupe, elle a lâché ses sphères dans le cratère et elle est repartie. Ils ne sont pas loin, ces macaques, ils ont sûrement leur base sur la lune.

- Oui, c'est possible, il y a des témoignages sérieux dans ce sens. Mais que va-t-on faire ? On ne va tout de même pas entrer là-dedans, en pleine nuit !

- Et comment !!! Bien sûr, on va les avoir par surprise !

- Ok mais je crois que les plus surpris, ce sera nous ! Ils vont nous pétrifier et nous exploser en deux temps, trois mouvements...

- J'aime bien cette expression, Karl car si elle est vraie, elle nous laisse un peu d'espoir ! Moi j'aurais plutôt dit en un éclair ! Allez Karl, on s'équipe et on fonce, on a assez parlé !

Une heure plus tard, ils étaient outillés, torche frontale au front, couteaux dans la poche, piolets, pitons, cordes et sac à dos. Ils ne s'étaient pas encordés car le cratère était peu profond d'après les recherches d'Ernest. Cependant, comme les engins extra-terrestres avaient disparu, il valait mieux prendre le maximum de précautions : ils ne savaient pas ce qu'ils allaient trouver... A leur grande surprise en effet, le cratère était ouvert d'une large brèche profonde au fond de laquelle, ils ne voyaient rien. Ils décidèrent finalement de s'encorder et l’angoisse les saisit lorsqu’ils pensèrent que demain, peut-être, le cratère se refermerait sur eux. La claustrophobie dont souffrait Ernest reprit le dessus et c'est avec inquiétude que les deux hommes s'engouffrèrent à leur tour dans les entrailles du volcan. Le raid ne s'avéra pas aussi difficile qu'ils craignaient car dans la roche noire, de nombreuses excavations permettaient de faire des pauses et de rythmer la descente dans cette brèche très escarpée. Ils ne parlaient pas et ils n'entendaient que leur souffle rauque ou leurs claquements de dents à cause du froid. Karl avait les doigts gelés malgré les gants et ses muscles commençaient à se tétaniser en raison d'un manque d'entraînement évident. Ernest décida alors de continuer seul l'expédition, exhortant Karl à l'attendre sur cette plate-forme qui paraissait sûre. Il l'enveloppa de la couverture de survie qu'il avait emportée.
Puis, malgré les protestations de son acolyte, il se lança seul dans l'infernale descente aux enfers. Aux enfers ? Non, aux aliens seulement ! Et c'était déjà "mission impossible", comme dirait qui vous savez !

Au bout d'un moment, Karl n'entendit plus la respiration et les mouvements d'Ernest s'enfonçant dans la brèche. Il s'en voulait de son infériorité physique mais il ne pouvait plus avancer. C'était la meilleure solution. Quant à Ernest, il arriva une heure après au plus profond de la brèche et ce qu'il découvrit lui tira les larmes des yeux.

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Ernest s'était arrêté dans le dernier renfoncement de la brèche. Il ne pouvait descendre davantage. Il était épuisé et s'assit sur la roche froide. Il observait le manège surréaliste des sphères et de cette population étrange qui avait choisi de détruire la planète. A quelle fin, pourquoi, dans quel but ? Comme à son habitude, Ernest égrenait un chapelet de synonymes pour lequel il n'avait aucune réponse. S'il était l'élu, le surhomme capable de sauver le monde, comment pourrait-il intervenir, tout seul face à une armée d'êtres supérieurs et déterminés. On lui avait envoyé un messager mais il n'avait servi à rien, juste à confirmer leur présence sur la Terre. Il lui semblait qu'il était guidé par eux, comme un pantin pensant avoir son libre arbitre parce qu'il ne voit pas qui tire les ficelles. Ou alors, il réfléchissait trop, il fallait juste attaquer et il les vaincrait !!! Non, trop facile et utopique. Il ne pouvait agir tout seul. Il sortit un carnet de son sac à dos et se mit à dessiner ce qu'il voyait. Des larmes d'impuissance coulaient sur ses joues tandis qu'il essayait de transcrire et de représenter cette scène irréelle.
Au fond du gouffre, sur une surface immense, stationnaient des engins dignes d'un film de science-fiction. Les sphères reposaient à même le sol par centaines et plein de petits êtres s'affairaient à leur préparation. Au-dessus d'elles, des machines de guerre lévitaient. Karl les avait bien reconnues, c'étaient celles qu'il avait vues lors de l'explosion finale. Certaines ressemblaient à des triangles, d'autres avaient la forme d'un cigare géant. Ça lui rappelait aussi les images qu'il avait découvertes sur internet. Tous ces témoignages de gens que personne n'accréditait...sauf quelques fous comme Karl.

Les triangles étaient de véritables machines de guerre avec des canons immenses, complètement rétractables. Leurs armes étaient chimiques ou nucléaires. Cela expliquerait pourquoi on en avait tant aperçu à chaque explosion nucléaire de m... à Nagasaki, Tchernobyl, Fukushima, Mururoa lors des essais, etc. Certains pensaient qu'ils intervenaient pour nous aider en enlevant une bonne partie de la radio activité ! Grossière erreur, ils en avaient besoin, pour leurs machines, pour leurs projets. Les cigares étaient certainement des engins utilisés pour faire des repérages ou pour guider les machines meurtrières.

Nous avons doublement précipité la planète à sa perte. Ernest versait des larmes silencieuses en pensant à ce monde merveilleux massacré par les humains avec leur pollution, leur quête du mieux vivre sans effort, leur course à l'armement, leur folie meurtrière.

Notre folie.

Ernest pleurait sur tout cela tout en essayant de les compter. Combien de vaisseaux avaient-ils ici en préparation ? Existait-il d'autres bases que celle-ci ?  Il eut envie de baisser les bras et de sauter dans le vide. La tâche lui paraissait insurmontable. Elle l'était sans doute et dès qu'il eut fini ses dessins et sa prise de notes, il décida de remonter à la surface. Il recommença donc son périple fou en remontant la brèche. Ce fut long et difficile et il avait hâte de retrouver son ami.

Mais quand il arriva à la hauteur de l'excavation où il avait laissé Karl, il découvrit avec horreur que celui-ci avait disparu.

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A suivre dans le chapitre suivant : http://helb57.e-monsite.com/pages/ernest-dans-la-tourmente/ernest-et-l-annee-2013/ernest-dans-la-tourmente.html

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Date de dernière mise à jour : 05/04/2013

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