Le secret d'Anabella, 1°Partie

Quand Anabella ouvrit sa penderie, elle poussa un soupir. Quelle tenue allait-elle choisir ? Passionnée de mode (et de marques), elle avait une garde-robe qui aurait fait bien des envieuses. Elle y laissait tous les mois une partie de sa paye, mais après tout, elle était célibataire, avait un travail bien rémunéré et n'avait pas d'autres passions. Il ne se passait jamais rien dans sa vie, elle était seule, quelques amis et aucune famille sauf son père avec lequel elle n'était pas en bon terme. C'est dans son travail qu'elle s'épanouissait : elle était employée dans une société immobilière, ce qui lui permettait d'avoir une double activité : tantôt dans son bureau, tantôt sur le terrain. Son charme naturel et son sourire ravageur aidaient souvent à la signature d'un contrat et Anabella avait bien fini par s'en rendre compte. Elle avait dû aussi souvent remettre à leur place des clients tombés amoureux trop rapidement.

C'était une belle brune, grande et un peu masculine, et de ce fait, elle n'avait pas des courbes très généreuses. Par contre, elle avait un beau visage encadré de longs cheveux noirs ondulés et des yeux verts avec des jolis cils bien fournis. Elle se maquillait peu en semaine, se contentant d'un rouge à lèvre vif sur sa bouche pulpeuse. Elle aimait courir, de temps en temps, se rendant sur un parcours aménagé autour d'un stade. Là, elle courrait jusqu'à l’essoufflement et pouvait ainsi évacuer son trop plein d'énergie. Anabella allait avoir 28 ans et elle n'avait jamais trouvé de compagnon. Avait-elle seulement eu des aventures ? Personne ne le savait.

Elle en était à son troisième essayage quand le téléphone sonna. Elle avait enfilé une robe rouge, puis un tailleur gris et portait maintenant un jean et un chemisier blanc.

- Oh la la, ma chérie ! Comment tu t'habilles ce soir ?

Elle reconnut tout de suite la voix de son amie Christie. D'ailleurs, qui aurait pu l'appeler en oubliant de la saluer et en ne parlant que chiffons ??? Christie, bien sûr !

- Je ne sais pas, ce sera comment, d'après toi ?

- Tout, sauf décontracté ! Il y aura du beau monde ! Fais-toi belle, c'est le moment !

- Tenue de soirée ?

- Nan, tenue sexy, sexy lady, lady gagagaga !

Anabella éclata de rire !

- Non, je crois que je vais rester en jean et en chemise.

- Si tu veux, mais ne ferme que le bouton d'en bas, celui sur le nombril ! Et classe, hein ?

- Je doute fort que ce boutonnage fasse classe !

- Lol ! Tu es une comique, toi ! Bon, jette ce jean et mets une jupe courte à la place, des talons de dix centimètres, non pas toi, tu es trop grande, tu vas les dominer et ils vont avoir peur ! Petits talons et jolis bas, ok ?

- Ok, pourquoi pas... et toi aussi, mais ne lésine pas sur les talons !

- Bye, à tout à l'heure, je passe te prendre vers dix-neuf heures !

Quand Christie sonna à la porte, Anabella était prête et ouvrit à la jolie asiatique. Elles se complimentèrent mutuellement et partirent bras dessus, bras dessous, tout en papotant comme savent si bien le faire deux femmes complices. En arrivant sur le lieu de la fête, elles furent accueillies par un homme charmant qu'elles ne connaissaient pas mais dont elles avaient entendu parler, c'était le directeur de Paris venu en personne pour fêter avec ses employés les vingt ans de la société. La réception se passait dans une salle louée à cet effet et tout le personnel du département avait été convié.

En entrant dans la salle, Anabella se figea en apercevant son père parmi les invités Elle s'approcha néanmoins de lui et dit d'un air étonné :

- Papa, mais que fais-tu ici ?

- Bonjour, tout d'abord, ma fille. Je pensais bien que tu ne me sauterais pas au cou, mais tu pourrais au moins saluer ton vieux père.

Elle s'avança et lui fit une bise rapide. Jamais elle ne pourrait oublier le drame qu'elle avait vécu au suicide de sa mère. C'était elle qui l'avait trouvée au petit matin, morte dans son lit après une prise volontaire de médicaments et d'alcool. Sur la table de nuit, Anabella avait découvert un petit mot où sa mère avait écrit "pardon ma chérie". Ce qu'elle avait appris par la suite avait fini de l'éloigner de son père.

- Ah, c'est mieux ! Anabella, je ne peux pas te dire exactement mais disons que je suis sur une enquête, d'où ma présence.

Elle le regarda fixement sans répondre et prit sa copine par le bras. Il la contempla pendant qu'elle s'éloignait dans la foule des invités, admirant ses longues jambes et cette classe particulière qui la caractérisait. Il savait que plus rien ne serait comme avant. Il acceptait sa froideur, il la comprenait, ce qui ne faisait qu'accentuer son chagrin de les avoir perdues, toutes les deux, la mère et la fille. Et dans les deux cas, il savait que ce serait irrémédiable.

Comme toujours, Anabella passa du souvenir poignant à la réalité futile. Elle avait cette force de caractère qui la poussait à aller de l'avant, sans aide psychologique, juste par sa volonté et sa rage de vivre. Christie, elle, ne marchait pas à son bras, elle sautillait, comme un petit oiseau, tout excitée de croiser certaines personnes bien placées.

- Regarde, tu vois le type en costard gris et cravate rouge, c'est le directeur du département. Il est friqué comme c'est pas permis, jeune, beau et célibataire. Là-bas, le canon qui parle avec Monsieur Piétri a été la maîtresse de l'avocat Steiner, tu te rappelles de cette affaire ? Et là, derrière toi... non ne te retourne pas de suite, il y a le fils du célèbre peintre Arnold Rostram. Je le reconnais, j'ai vu sa photo sur le magazine des stars. Il habite un château à Hanovre, 180 pièces, des hectares de terrain et j'en passe... Et là, la veuve Chlotilde qui a perdu son mari dans de mystérieuses circonstances... je ne voudrais pas être mauvaise langue, mais elle a palpé un sacré héritage !

- Oui, heureusement que tu n'es pas une commère !!!

- Arrête de me charrier ! Que veux-tu faire d'autre dans une soirée mondaine, à part boire, manger et papoter ! Ils n'ont même pas mis de musique pour danser, juste ce pianiste complètement kitch pour un fond sonore d'ambiance sans ambiance...

- Vous n'avez pas tort, mesdemoiselles.

Elles pivotèrent en même temps pour se retourner en entendant cette voix masculine. Leurs yeux s'arrondirent de surprise en se trouvant nez à nez avec le directeur de Paris. Il remarqua leur trouble et s'empêcha de rajouter.

- Toute critique est la bienvenue car j'entends que l'on s'amuse ici. Je vais donner des ordres et l'on va organiser une piste près du piano. Je pense que le répertoire de ce pianiste chevronné peut remuer mes invités. Bonne soirée. A plus tard.

En effet, en deux temps, trois mouvements, des chaises furent déplacées, la musique changea de rythme, les lumières furent éteintes dans cette partie de la salle, invitant les couples à la danse.

Anabella chercha son père du regard, mais il avait disparu.

 

Elle fut happée par son amie qui l'entrainait en riant vers la piste improvisée. Très vite, elle oublia son père et se mit à danser en attrapant Christie par la taille. Elles tournoyaient toutes les deux en se regardant dans les yeux et en souriant béatement. Peu à peu, des danseurs s'ajoutèrent à elles tandis que d'autres convives regardaient cette nouvelle attraction tout en sirotant leur verre. La soirée prenait enfin un air de fête et l'alcool aida à briser les convenances et les barrières. Au fur et à mesure que la soirée s'écoulait, l'excitation des uns et des autres allait croissant et l'ambiance fut à son paroxysme vers une heure du matin.

Anabella finit par s'asseoir tandis que Christie entamait un rock avec un danseur particulièrement doué. Anabella admirait les passes et la façon dont Christie sautillait pour suivre son partenaire. Ce fut ce moment que choisit Jérôme pour lui parler. Il s'assit près d'elle et se présenta. Sa voix était basse et douce à la fois. Après de classiques formules de politesse, il s'étonna de la longueur de sa jupe.

- Mais qu'est-ce que ça peut vous faire ?

- Je ne pensais pas trouver des tenues sexy ici.

- Et vous attendiez quoi ?

- Des robes longues et des tailleurs.

- Ah bon ? Et que préférez-vous ? ajouta-t-elle en plongeant son regard vert dans les yeux bleus de son interlocuteur.

- Je préfère...

Il se leva soudain, troublé.

- Permettez que je vous abandonne, j'ai très soif. Désirez-vous une boisson ?

Elle déclina sa proposition, ce qui parut le satisfaire. Il ne pouvait lui avouer qu'elle lui avait fait peur. Ça ne lui était jamais arrivé mais un pressentiment étrange l'avait soudainement éloigné d'Anabella. Il essaya de se raisonner en se rendant au bar et quelques verres plus tard, il retourna auprès d'elle. Ils passèrent la soirée à discuter comme deux bons copains, puis Christie et sa nouvelle connaissance vinrent se joindre à eux. Vers trois heures du matin, les deux couples quittèrent la salle. Ils se promenèrent longuement sur le port puis se séparèrent en échangeant leur numéro de téléphone.

- Whaou ! Anabella ! Ils sont trop beaux ! déclara Christie tandis qu'elles revenaient toutes seules vers leur voiture. Il fait quoi, le tien ? Le mien est adjoint-directeur dans un des plus grands centres immobiliers de la région. Il danse comme un dieu, en plus. Christie et Christian, ça sonne bien, non ? Et toi, raconte !

- Il n'y a rien à raconter, murmura Anabella en déchirant le numéro de téléphone et en jetant le papier dans la rue.

Christie ouvrit des grands yeux étonnés et cria un "non" retentissant. Mais elle se ressaisit. Elle savait qu'Anabella fuyait les hommes. Elle l'avait bien compris en l'observant. En s'installant au volant, elle prit le parti d'en rire. Après tout, si son amie n'était pas prête, il ne fallait pas la brusquer. Mais elle ne put s'empêcher de parler quelques instants plus tard pendant qu'elle conduisait.

- Anabella, on en a déjà discuté, tu as droit au bonheur ! Un jour, tu tomberas amoureuse et ce jour-là, tu ne t'y attendras pas, crois-moi ! On dit qu'on trouve toujours chaussure à son pied ou que chaque pot a son couvercle et bien moi, je dis que je vais finir par te botter le cul si tu continues à t'entêter à vivre seule !

Dans le rire d'Anabella, Christie perçut de la détresse. Elle arrêta la voiture sur le bas-côté et se tourna vers elle.

- Et si tu me racontais Anabella ?

Anabella parut surprise. Elle se demandait pourquoi son amie s'inquiétait d'elle alors que jusque-là, elle avait affiché une insouciance et une légèreté qui ressemblaient à de l'indifférence. Et là, subitement, comme si elle avait pris conscience de son mal-être, elle se décidait à se préoccuper des états d'âme d'Anabella. Mais que pouvait-elle lui confier ? Son traumatisme de l'enfance ? Ses désillusions de couple ? Le côté obscur de sa personnalité ? Christie pouvait-elle comprendre qu'une vie bâtie sur le mensonge, la trahison et le suicide ne pourrait se construire tant qu'elle n'en aurait pas modifié les fondations de l'enfance ? Et pour les modifier, Anabella avait choisi un chemin que son amie refuserait.

- Que veux-tu que je te dise, Christie ?

- Tout ! Je t'observe depuis des années. Tu es belle, tu as rarement des aventures et tous les hommes te tournent autour. Pourquoi l'as-tu refusé, ce charmant jeune homme ?

Pouvait-elle lui dire qu'il avait lu dans ses yeux et que pendant un instant, il avait su. C'était effrayant pour elle... Elle aurait aimé lui avouer cela, mais elle se contenta de répondre qu'il ne lui plaisait pas assez.

- Mais tu ne lui as donné aucune chance, Anabella ! Comme toujours, tu les écartes depuis quelques années. De quoi as-tu peur ? Ils ne sont pas tous comme ton père ! Tu peux rencontrer la perle rare.

D'un revers de la main, elle balaya l'air tout en acquiesçant. Son geste contrastait avec le mouvement de sa main.

- Je n'ai pas compris ta réponse...

- Oui, tu l'as très bien comprise !!! On verra, j'essaierai... que veux-tu que je te dise ?

- Ça fait deux fois que tu me dis cette phrase idiote. L'important, ce n'est pas ce que je veux entendre, bougresse d'âne, c'est ce qui te perturbe. Mets des mots sur ta tristesse cachée, va voir un psy, mais cesse de te morfondre dans le passé.

Comprenant qu'elle n'en tirerait rien de plus, Christie mit la voiture en route et reprit le chemin du retour. Pour une fois, entre les deux femmes, s'était installé un silence profond. Quand elles se séparèrent, Christie parut se forcer à plaisanter en lançant un trait d'humour dont elle avait le secret.

- Bonne nuit, Anabella et rêve un peu du prince charmant tant qu'il est encore jeune ! Si tu tardes trop, tu n'auras ni prince, ni charmant !

Un sourire illumina leur visage et à nouveau, la complicité se lut dans leurs yeux. Pourtant, quand Anabella tourna la clé dans sa porte, son regard s'était assombri. Il était d'un vert froid et dur. Elle savait qu'elle ne trouverait pas le sommeil et des pensées troubles envahirent son esprit.

Un mois plus tard, Anabella n'avait plus revu son amie Christie. Elles s'étaient appelées mais le tourbillon de la vie ne les avait pas mises en contact, chacune prise par son travail et ses activités personnelles. Anabella revenait de sa course à pied, en jogging et transpirante, un peu essoufflée mais l'esprit léger. Elle avait besoin de ça, de cet effort physique pour booster son mental, pour oublier ses angoisses et son stress. Elle se sentait bien. Pourtant, l'effet positif de ce sport ne put résister à la tension qui monta en elle quand elle aperçut son père au pied de son immeuble. Il avait sa tête des mauvais jours comme s'il allait lui annoncer une mauvaise nouvelle. Etait-il malade ? Au fond d'elle, ça lui était indifférent.

- Bonjour papa.

- Bonjour ma fille. Il faut que je te parle.

- Je t'écoute.

- Non pas ici, Anabella, c'est important.

- Rien de ce que tu peux me dire n'est important.

- Ok, je comprends mais je viens en tant qu'inspecteur, pas en tant que père...ce que j'ai à te dire est trop grave pour en parler dans la rue. A moins que tu ne préfères que je te convoque au commissariat.

- Il est arrivé quelque chose à Christie ? demanda-t-elle le cœur battant.

- Non, Anabella...

- Allez, monte, tu m'inquiètes. Un problème à mon travail ?

Il  ne répondit pas et la suivit dans les escaliers jusqu'à son appartement. Il n'y était jamais entré. Il admira l'étendue de la grande pièce, sobre et classe qui composait ce loft marseillais. Un grand canapé rouge arrondi faisait face à une télévison murale encadrée d'enceintes de home cinéma. Une table rectangulaire blanche et des chaises au design moderne délimitaient le coin repas et une belle bibliothèque blanche occupait un pan de mur près de laquelle Anabella avait installé un bureau ancien repeint en blanc. Les murs étaient gris perle et les rideaux rouges. De belles toiles modernes décoraient la pièce. Derrière le séjour, au fond, il admira intérieurement la cuisine en bois clair avec son plan de travail gris anthracite laqué. La chambre se situait en haut d'un escalier et on apercevait le lit noir, la commode et l'armoire à travers les barreaux de la mezzanine. Elle l'invita à s'asseoir sur le canapé et fit de même.

- C'est beau, chez toi, un peu froid mais moderne et classe, comme toi, ma fille, à ton image.

- Merci, je ne suis pas sûre que ce soit un compliment. Qu'est-ce qui t'amène chez moi ? De quelle enquête s'agit-il ?

- La mort d'un jeune homme, Anabella.

- Et je le connais ? Comment s'appelle-t-il ?

- Il s’appelle Jérome Cantucci.

Elle regarda dubitativement.

- Non, je ne connais pas. Tu as sa photo ?

Il la lui présenta aussitôt et Anabella écarquilla les yeux.

- Que lui est-il arrivé ?

- On l'a assassiné, Anabella...

Alors, elle raconta la banale rencontre avec Jérôme, la promenade des deux couples et la fin de la soirée qui se terminait donc avec le numéro de téléphone déchiré et jeté dans la rue. Elle ajouta également ne l'avoir jamais revu depuis, oubliant même son prénom tant cela ne l'avait pas intéressée.

- Ok, ma chérie, mais dis-toi bien qu'il se peut que nous soyons amenés à nous revoir dans le cadre de mon enquête.

Il se leva en même temps qu'elle. Il la dépassait et il avait une belle carrure. Il était encore un bel homme et avait transmis à sa fille son visage un peu carré et ses yeux magnifiques, quoique les siens fussent marron clair. Ça lui donnait un charme irrésistible. Il approchait la retraite et restait un séducteur invétéré qui attirait toutes les femmes, même jeunes, car il avait su aussi entretenir son corps athlétique, grâce à une activité sportive régulière.

A la porte, elle remarqua ses traits tendus, son regard inquiet. L'affaire semblait terrible. Elle n'avait pas pris la peine de demander comment il était mort. Et pour son père, cette absence de questions était inquiétante. Il était humain de s'enquérir des circonstances de la mort d'une personne qu'on a connue, mais Anabella ne lui avait rien demandé et cette indifférence bouleversait son père. Elle le comprit au moment où ils se séparaient.

- Papa, tu ne m'as pas tout dit !

- Non, ma chérie, que veux-tu savoir ?

- Comment a-t-il été assassiné ?

En entendant cette question, il parut soulagé. Pourtant, ce qu'il décrivit était horrible :

- Le pauvre garçon a été retrouvé attaché dans une chambre d'hôtel, il a subi des tortures avant d'être poignardé en plein cœur. Nous n'en savons pas plus, personne ne l'a vu entrer après qu'il soit passé à la réservation. Mais dans ces hôtels bon marché, on gare sa voiture et on peut faire rentrer par l'extérieur n'importe qui, sans être vu. Nous sommes à la recherche de témoignages.

Un baiser rapide sur la joue de sa fille et il sortit.

Anabella se précipita sur le téléphone pour raconter ce drame à son amie. Au bout du fil, Christie s'écria :

" Non, c'est pas possible, ça me fait peur ! Mais quelle horreur ! Quand je pense au nombre de fois où j'ai suivi mes chéris dans ce genre d'hôtel, dire que j'aurais pu tomber sur un fou sexuel ! Ah non, sérieux, je vais me calmer, je vais me marier avec le premier venu...ah non, pas le premier, c'est dangereux...Mais, j'y pense... si tu l'avais pris comme amant, tu ne l'aurais pas eu longtemps ou alors, qui sait...ça ne lui serait pas arrivé... Le destin, Anabella, le destin..."

Quand elle raccrocha, les derniers mots prononcés par son amie résonnaient encore dans sa tête. Anabella, elle, savait que l'on pouvait diriger son destin et celui des autres. Elle sourit tandis que dans ses yeux, brillaient des reflets verts glacés...

Une semaine s'était écoulée depuis l'annonce du meurtre de Jérôme. Anabella était assise devant son ordinateur, dans son agence sur la Canebière. Elle avait passé la journée à faire visiter des appartements et appréciait de se poser un peu pour mettre à jour ses dossiers avant de quitter son travail. Elle ouvrit le courrier posé sur le bureau. Une grande enveloppe marron attira son attention car à côté de l'adresse figurait la mention "à l'intention de Mlle Anabella, à remettre en main propre". Le téléphone sonna au moment où elle commençait à l'ouvrir. Elle cala le combiné entre son oreille et son épaule et, tout en parlant, décacheta la lettre.

- Salut Christie, alors comment ça va avec Christian ?

- Anabella, répondit Christie en détachant les syllabes du prénom qu'elle prononçait, c'est le big love, le coup de foudre comme on en rêve ! Il est génial, généreux et attentionné.

- Oui, c'est souvent comme ça au début...

- Jalouse ! tu ne gâcheras pas mon bonheur avec une telle banalité. C'est l'homme de ma vie ! L'autre jour, on marchait au bord de l'eau et il s'est penché vers moi...

Un grand cri interrompit la narration de Christie.

- Quoi, qu'est-ce qui t'arrive ? Réponds-moi Anabella !

Christie tendait l'oreille pour écouter ce qui se passait. Elle perçut nettement le souffle de son amie. Elle paraissait suffoquer, ce qui paniqua Christie.

- Attends, j'arrive, tu es où ? Au bureau ?

Sans attendre de réponse, elle bondit vers sa voiture, puis se ressaisit en pensant qu'elle irait plus vite en métro, puisqu'elle était à deux pas de la bouche de celui-ci. Elle prit la ligne qui l'amenait au vieux port et remonta la Canebière en courant. Heureusement, elle était en baskets car elle sortait de sa salle de sport au moment de sa conversation téléphonique. Elle arriva à la porte de l'agence et fut heureuse de la trouver ouverte. Elle ne réfléchissait pas, elle aurait pu se trouver nez à nez avec un agresseur. Cela ne l'effleura pas, sa seule idée était de foncer tête baissée pour aider son amie.

Elle trouva Anabella, effondrée sur son bureau, les mains tremblantes serrant une lettre froissée. Elle attrapa les épaules d'Anabella qui se retourna en enfouissant sa tête contre elle. Délicatement, Christie lui caressa les cheveux. Anabella lui tendit la lettre et les yeux effarés de Christie découvrirent un message rédigé dans une écriture choisie pour provoquer la peur. Et ce qu'elle y lut la laissa bouche bée, complètement horrifiée...

 

En regardant la lettre, Christie eut un haut le coeur. Son corps fut parcouru de frissons à la lecture du message.

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Ses mains se mirent à trembler. Plein d'images vinrent se bousculer dans sa tête, des souvenirs récents avec Anabella, des inquiétudes, des rires et des pleurs. Et le passé d'Anabella, la mort de sa mère, le traumatisme de l'enfance, la haine du père... l'amitié. Cela lui paraissait irréel mais le message était là, énigmatique et effrayant.

- Qu'est-ce que tu as fait, Anabella ? C'est monstrueux ce qui est écrit. Tu m'as menti, ce n'est pas possible, dis-moi ton secret, tu ne peux plus garder ça pour toi, tu ne peux plus être seule, tu es en danger, Anabella, j'ai peur, j'ai trop peur.

- Je ne comprends pas, Christie, je n'ai rien fait de mal ! Avec les hommes, je n'arrive à rien, je suis bloquée. Il ne s'est rien passé avec Jérôme et il est mort, torturé. Et ce n'est pas le premier ! Tous les hommes disparaissent autour de moi, c'est pour cela que je fuis les hommes : ils sortent de ma vie mystérieusement et celui-ci a été massacré. Tu ne peux pas penser que je sois capable d'une telle monstruosité. Je t'en prie, Christie, aide-moi ! Mon père est sur l'enquête... j'ai bien senti ses soupçons. Je vais devenir folle !

- Qui pourrait te haïr à ce point ? Tu dois bien avoir une piste ! Un homme que tu aurais éconduit ? Une rivale jalouse ? Une épouse trompée ?

- Personne, Christie, je ne vois personne.

- Alors, il faut aller trouver la police, demander une protection... Avec ton père, tu es bien placée, il interviendra rapidement. Allez, appelle-le directement au commissariat, il mettra quelqu'un en faction devant ta porte.

Quelques heures plus tard après l'appel d'Anabella, on frappa à la porte. Elle regarda dans le judas... Elle ouvrit la porte lentement pour faire entrer le policier qui venait la surveiller mais elle fut dégoûtée : c'était son père. Décidément, la vie les mettait un peu trop en contact ces derniers temps. Elle fut encore plus abasourdie quand elle entendit ces mots :

- Je viens, je suis là pour te protéger. Je vais m'installer dans la chambre d'amis.

Pour Anabella, la présence de son père dans sa maison représentait la suite de ce cauchemar qui ne faisait que commencer.

Cette nuit-là, une pluie diluvienne s'abattit sur Marseille. De mémoire de Marseillais, on n'avait jamais eu de pluie pareille depuis au moins cent ans ! Non, c'est une exagération locale, depuis une dizaine d'années, tout au plus. En tout cas, les bouches des égouts étaient soulevées çà et là par le flot continu de la pluie. L'eau dévalait la Canebière comme une cascade jusqu'au port où l'on ne pouvait plus circuler à pied en raison de l'accumulation d'eau. Le ciel était encore noir et le tonnerre grondait au loin. Anabella ouvrit les volets de sa cuisine et fut surprise du peu de lumière. Elle se remémora le retour à son domicile hier soir, dans la voiture de son père, tandis qu'un policier ramenait celle d'Anabella. Il l'avait assaillie de questions jusqu'au moment où elle l'avait brusquement arrêté par un "ça suffit !" autoritaire. Aussi ne fut-elle pas fâchée de constater qu'il était déjà parti à son travail. Elle n'avait rien entendu à cause du cachet qu'elle avait pris avant de dormir ! Elle commençait son travail vers neuf heures, ce qui lui laissa le temps de sortir de sa torpeur. Rituel du petit déjeuner et de la douche matinale et la belle était prête.

Le trajet de son domicile à la Canebière fut plus long que prévu en raison du grand nombre de voitures ce jour-là et de problèmes d'inondation de la route qui obligeaient les conducteurs à ralentir constamment. Elle se gara dans un parking souterrain comme à l'accoutumé. Il y faisait froid et l'humidité extérieure se ressentait jusque dans ce sous-sol. Elle eut une petite appréhension en marchant dans ces lieux et serra sa bombe lacrymogène dans la poche de son imperméable. Elle fut soulagée de sortir et d'arriver à son bureau où son directeur était déjà là, installé avec un client.

- Ah, bonjour Anabella, vous arrivez au bon moment. Voici monsieur Bob Francis qui voudrait visiter les locaux de la rue Saint-Fé, je vous le laisse, j'ai rendez-vous avec un promoteur pour de nouveaux studios sur la corniche. Bonne journée, malgré la pluie ! Qu'est-ce qu'il est tombé cette nuit, hein !

Anabella serra la main à ce nouveau client, s'assit et entreprit de lire son dossier. Le client patienta pendant cette rapide lecture, admirant la chevelure brune et le visage parfait d'Anabella. La pluie ayant cessé, elle lui proposa d'en profiter pour aller visiter les lieux.

Dans la rue, elle marchait vite et parlait sans lui laisser le temps de répondre, exposant les avantages de l'emplacement en plein cœur du centre et décrivant l'aménagement des locaux. Elle l'avait à peine regardé, il était tout à fait ordinaire et cela faisait longtemps qu'elle avait choisi de ne plus regarder les hommes. Ce fut un halètement qui lui fit tourner la tête vers lui. Il était rouge, essoufflé, presque suffocant.

- Que vous arrive-t-il ?

- Pardonnez-moi, nous marchons trop vite... je suis asthmatique et j'ai un problème cardiaque.

- Oh, mais je suis désolée, vraiment, quelle égoïste je fais.

Elle l'avait attrapé par les épaules et le regardait enfin dans les yeux. Il fut troublé et se mit les mains sur les hanches en essayant de reprendre sa respiration, ce qui lui permit de fuir son regard. Quand il releva à nouveau la tête, il constata la gêne d'Anabella qui ne savait plus que faire. Elle le regardait avec inquiétude et la douceur de ses yeux verts lui firent oublier la façon dont elle l'avait reçu. Elle ne le savait pas encore mais elle venait de faire une rencontre déterminante dans sa vie...

Quand il eut retrouvé son souffle et que son visage eut repris une coloration normale, elle jeta un coup d’œil sur le dossier que lui avait remis son directeur.

- Monsieur Bob ? Ou monsieur Francis ? Ça va mieux ? Que voulez-vous faire ? On peut remettre la visite si vous le souhaitez. Pardon, pardon mais non, je suis impardonnable !

- A la première question, c'est oui, à la seconde, c'est non, à la troisième, oui merci, à la quatrième, non on continue et pour finir, je ne pardonne pas, je tue !

Le rire d'Anabella lui fit chaud au cœur. Tout ça n'était qu'un contretemps, il ne lui en voulait pas.

- Bon, allez, monsieur Bob, on y va et on prend tout notre temps, cela vous convient-il ?

- Merci mademoiselle, vous voici redevenue humaine et ça fait du bien...

- Oui, vous avez touché du doigt ce que ma meilleure amie appelle " le secret d'Anabella"

- Il s'agit d'un livre ?  Mais...Anabella, c'est vous ? Et votre amie a raison ?

- Non, oui et oui et non, permettez que je vous parodie !

- Il y a un non ou un oui de trop, je suis perdu. Après m'avoir étouffé, voici que vous voulez m'embrouiller !

- C'est comme cela que je traite les affaires et, à la fin, ayant terrassé le client, il signe dans un dernier soupir...

A son tour, il se mit à rire. La glace était brisée et la visite se termina de façon moins académique qu'à l'accoutumée. Une complicité semblait s'être créée et c'est sur le ton de la plaisanterie que le contrat fut signé, dans les locaux, à même le sol. A la fin, ils s'appelaient par leur prénom tout en se vouvoyant.

- Anabella, permettez que je vous raccompagne à votre bureau. Je vous porterai demain les documents dont nous avons besoin et nous finaliserons cette location. J'aimerais que cela se fasse assez vite afin que je puisse installer mon bureau.

- Pas de souci, Francis, les locaux seront disponibles dès le premier juin. Et si je peux me permettre, c'est quoi, votre société ?

- Je suis détective.

- Merde, ne put s'empêcher de lancer Anabella.

- Pourquoi ce mépris ?

- Non, ce n'est pas ça, un jour, je vous raconterai. Il faut croire que mon destin baigne dans des affaires policières et je commence à faire des allergies.

Il la regarda d'un air interrogateur mais il se dit qu'il valait mieux arrêter là cette conversation. Il se retira donc poliment en croisant le directeur qui revenait de son rendez-vous. Il le salua et s'éclipsa discrètement.

- Alors, ce contrat ?

- C'est bon, patron !

- Je l'ai toujours dit, ma belle, tu es la plus forte, tu es une tueuse !!!

En rentrant chez elle, Anabella ressentit un mal-être en découvrant son père sur le canapé. Certes, il était là pour la protéger mais elle ne put s'empêcher de penser qu'il s'était porté volontaire surtout pour la surveiller. Ou alors, il pensait que cette affaire lui permettrait de se rapprocher de sa fille et de retisser les liens de la paternité. Mais il se trompait. Elle lui en voulait trop : s'il n'avait pas mené cette vie dissolue, s'il avait été un bon père et un bon mari, sa mère serait encore en vie, Anabella en était persuadée et elle lui en voulait profondément. Il lui posa des questions sur sa journée, les gens qu'elle avait rencontrés, son travail. Il s'inquiéta également de savoir si un évènement ou une rencontre avait pu la troubler ou la perturber. Rien de tout cela et d'ailleurs, sa fille lui paraissait étrangement sereine. Le téléphone interrompit ce questionnaire. Christie venait à son tour prendre de ses nouvelles.

- Alors, Pimprenella, comment ça va ce soir ?

- Très bien, Jésus Christie super star

- Ah, ça a l'air d'aller en effet : t'es à donf comme disent les rappeurs ! C'est bizarre que ce soit calme, je pensais que les évènements allaient s'enchaîner en boucle et en rebondissements. Oh, je suis presque déçue...

- Je sens comme un regret dans ta voix... Un sérial killer, ça te plairait bien, ça mettrait du piment dans ta vie de chochotte !

- Jamais de la vie, tu es folle ! Je t'aime, moi, je ne veux pas qu'on te fasse du mal. Déjà que je déteste toutes ces horribles histoires à la télé ou au cinéma !!! Non, non, loin de moi, loin de nous tout ça. Moi, je suis une princesse qui rêve de prince charmant !

- Non, tu es une grenouille, c'est tout ! Prétentieuse !

Anabella s'éloigna jusqu'à sa chambre pour continuer la conversation sans déranger son père qui regardait les informations régionales. Elle lui raconta comment elle avait failli envoyer un client à l'hôpital et sa narration fit bien rire Christie.Quand elle se tourna vers la porte pour sortir, elle eut la désagréable surprise de se trouver face à son père. Celui-ci était debout dans l'encadrement de la porte de sa chambre. Son visage était fermé, comme pensif et ses yeux clairs fixaient sa fille avec sévérité. Elle raccrocha rapidement en n'ayant que le temps d'envoyer un " je te rappelle plus tard"

- Papa, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Ça n'a pas l'air d'aller...

- C'est pas normal, Anabella...

- Quoi ? Tu as vu quelque chose d'anormal ?

- Non, toi, ton comportement, tu n'as même pas l'air d'avoir peur. Tu rigoles comme s'il s'agissait d'une blague potache mais tu as reçu une lettre de menaces, Anabella, ta vie est en danger !

Anabella le regardait d'un air étonné tout en hochant la tête. Oui, elle avait peur, oui, elle savait que sa vie était en danger mais elle ne le montrerait à personne. Et surtout pas à lui. Elle se dirigea vers la cuisine et entreprit de réchauffer deux plats au micro-ondes.

- Du poisson... ça t'ira, papa ?

- Oui, Anabella, répondit-il le corps parcouru de frissons. Il s'assit sur le canapé et regarda la carrure musclé et masculine de sa fille. Elle aurait eu suffisamment de force pour commettre ce  meurtre, et cela l'obsédait malgré son amour pour elle.

 

 

Le lendemain, Anabella vit rentrer son dernier client dans l'agence et ce fut comme un rayon de soleil. Elle n'avait jamais ressenti ça pour personne. Son visage s'illumina d'un sourire radieux.

- Bonjour Francis. Vous n'avez pas changé d'avis pour la location, vous savez que vous avez un délai de rétractation tant que le dossier n'est pas complet.

- Non, pas de problème, ça m'intéresse, je n'ai pas signé sur un coup de tête et je vous apporte tous les documents nécessaires.

- Ok, je vais vous garder une petite heure, le temps pour vous de recopier ce document indispensable à notre bail. Bon courage ! Vous pouvez vous installer sur le bureau en face, le directeur n'arrivera qu'en fin de matinée et il ne nous en voudra pas si vous squattez quelque peu son bureau de ministre, avec mon autorisation !

Pendant ce temps, elle répondait au téléphone, photocopiait des documents et rangeait des dossiers. Il levait la tête de temps en temps pour l'observer, il la trouvait très belle. Soudain, il la vit se pétrifier au téléphone puis elle cria : "laissez-moi tranquille, mais qui êtes-vous, espèce de dégénéré ?" juste avant de raccrocher brutalement le combiné sur sa base.

- Que se passe-t-il, Anabella ?

- Je vous conseille de partir dès la fin de votre travail d'écriture. Quand vous reviendrez la prochaine fois, si besoin, refusez que ce soit moi qui traite la suite de votre affaire. Demandez toujours à vous entretenir avec le directeur et jamais avec moi.

- Je ne comprends pas.

- Je vous expliquerai un jour.

- Non, Anabella, il faut m'expliquer maintenant.

- Je ne peux pas, Francis, disons que votre vie est en danger.

- Alors là, plus que jamais, vous me devez une explication. N'oubliez pas aussi que je suis détective et, parait-il, pas des plus mauvais.

Anabella acquiesça de la tête et lui raconta tout ce qui lui était possible de dire, en tout cas, ce qu'elle pensait utile.

En se levant du bureau du directeur, il bouscula un dossier. En tombant au sol, les feuillets s'éparpillèrent et Francis découvrit d'étranges coupures de presse...

Les yeux fixés sur les documents, Francis ne disait mot, parcourant les textes, même les plus insignifiants. Mis bout à bout, ces documents avaient un lien commun : ils signalaient d'étranges disparitions ou lançaient des appels à témoin. Certains relataient même des meurtres non expliqués et à caractère sexuel. Les victimes étaient toujours des hommes. Francis regarda Anabella et lui demanda si elle connaissait telle personne ou telle autre. A chaque question, la réponse fut oui.

- Anabella, je suis obligé d'appeler la police. Nous avons ici dans les mains les preuves irréfutables de la culpabilité de votre patron.

- Non, Francis, c'est impossible. Je ne peux croire une chose pareille. Il faut attendre et enquêter. Il a peut-être des raisons précises pour accumuler ce genre de coupures de presse.

- Désolé, Anabella, la seule façon de tirer cela au clair, c'est de remettre tout ça aux autorités compétentes.

- Je suis bien d'accord avec vous, fit une voix masculine.

Ils sursautèrent et se retournèrent en même temps. Le père d'Anabella se tenait devant la porte. Il s'avança et tendit la main vers Francis pour consulter les articles. Il eut à peine fini de les parcourir qu'il empoigna le téléphone de l'agence pour appeler des renforts. Il allait procéder à l'arrestation du directeur de l'agence pour une garde à vue. Il préférait ne pas être seul quand il allait lui annoncer cela. Il en informa également le procureur de la république en exposant les faits et celui-ci lui donna son accord. Quant au directeur, il eut en effet la mauvaise surprise en arrivant de trouver les agents de police dans son agence. Il parut effrayé et se dirigea immédiatement vers l'inspecteur en s'inquiétant oralement de sa présence. La réponse fut rapide et cinglante.

-  Monsieur, je me vois dans l'obligation de vous mettre en garde à vue en tant que témoin numéro un de cette affaire. J'espère que vous saurez me prouver votre innocence si votre culpabilité venait à être envisagée.

- Non,  quelle affaire ? Vous faites erreur, monsieur l'inspecteur, je ...

Mais il n'eut jamais le temps de finir sa phrase et fut amené entre deux gendarmes vers le véhicule de police. La rapidité de la scène choqua la jeune femme qui eut un étourdissement. Elle eut le temps de s'asseoir avant que tout ne tourne autour d'elle. Soutenue par Francis, elle reprit ses esprits, les yeux embués de larmes. Comme elle était là, appuyée sur son bureau, le téléphone sonna. Elle entendit la voix chantante de son amie qui lui disait :

- Coucou, la belle, je passe te prendre entre midi et deux et on va se manger une bouillabaisse sur le port ! Ok ??? Ou alors, tu préfères avaler la sardine qui bouche le port de Marseille ?

Le contraste de la situation provoqua un rire nerveux chez Anabella qui avait soudain récupéré son caractère de battante.

- Oui, ok, dépêchons nous avant que je me retrouve aux Baumettes avec mon directeur. Je te raconterai. Je serai accompagnée.

- Hou, la coquine, viens vite, tu me mets l'eau à la bouche ! Rendez-vous au restau habituel, à côté de la mairie, c'est là que j'ai commandé notre bouillabaisse, on partagera avec ton prince charmant.

- Pardonnez-moi, annonça Francis, je ne peux pas venir. Je vous laisse entre femmes, je ferai peut-être la connaissance de votre amie une autre fois, si vous voulez bien.

Christie qui avait tout entendu, cria au téléphone un "dommage" retentissant. En se préparant pour rejoindre sa copine, Anabella se frottait encore l'oreille, en se disant que son amie lui avait probablement vrillé les tympans !!!

 

Attablées devant une assiette pour l'instant vide, les amies parlaient en chuchotant et la narration de l'arrestation du patron laissa Christie bouche bée.

- J'ai toujours pensé qu'il avait un faible pour toi, finit-elle par dire quand elle récupéra ses esprits et sa volubilité naturelle. Mais je ne pense pas qu'il soit capable de ça !!! Il est à fond dans son boulot, il fait des heures à n'en plus finir, il est passionné de golf et y passe beaucoup de son temps libre, je ne le vois pas manigancer des horreurs pareilles. Où, quand, comment, non, non, il n'a rien d'un pervers, on le ressent parfois ce genre de choses, nous les femmes. On serait mal à l'aise en sa présence ou on n'aimerait pas son sourire, son regard ou ses mains. Non, tout est bonhommie chez lui.

- Je pense comme toi, Christie. Mais connaissons-nous vraiment les personnes qui nous entourent ? Il a l'air très gentil, il est sympathique mais c'est peut-être un tueur, un menteur, un homme à femmes ??? Un schizophrène ?

- Nous avons tous une double personnalité, certes mais je jurerais qu'on est en train de commettre une erreur judiciaire !

- Il est juste en garde à vue pour témoigner.

- Non, pas d'accord, il est en garde à vue et toi non !

Anabella se redressa sur sa chaise. Elle était debout et Christie la trouva encore plus grande et plus costaud en la regardant de sa chaise.

- Oh, calme toi, je veux dire que toi en tant que témoin, tu n'es pas en garde à vue. Cela ne signifie pas que je te pense coupable de quoi que ce soit !

- Pardonne moi, je suis sur les nerfs ces derniers temps.

Elle se rassit, les yeux embués de larmes. Le serveur arrivait avec les assiettes et la soupière. Il disposa sur la table les croutons, le gruyère et un bol de rouille. L'assiette était copieuse avec des poissons de qualité et des pommes de terre vapeur. L'odeur éveilla leur appétit et fit taire les deux femmes. Après avoir dégusté la soupe, Anabella essuya le coin de ses lèvres et regarda Christie terminer son bouillon.

- Je vais te dire, Christie. Le secret d'Anabella...

Christie leva les yeux, la bouche entrouverte, la main tenant la cuillère, stoppée dans son élan de porter celle-ci à sa bouche. La soupe tremblota dans le couvert et quelques gouttes tombèrent sur la nappe.

- Là, maintenant ?

- Oui, Christie, je vais te dire mon secret...

" Quand je suis née, commença-t-elle, un problème fut décelé très rapidement. Je fais partie de ces personnes qui présentent une anomalie sexuelle : Christie, je suis hermaphrodite. Il a fallu que les docteurs choisissent mon sexe en fonction de mon anatomie. Qu'est-ce qui prédominait chez moi ? Le choix de faire de mon être étrange une petite fille leur parut une évidence. J'avais un utérus mais malgré cela, il fut clair que je ne pourrais jamais avoir d'enfants. J'ai grandi sans le savoir mais tout en me posant des tas de questions bizarres et je ne savais pas si toutes les petites filles avaient les mêmes réflexions que moi.

- Lesquelles ? murmura Christie, tout en essayant de faire vite disparaitre les larmes qui coulaient silencieusement sur ses joues.

- Je tombais amoureuse de toutes les petites filles et je ne supportais pas qu'un garçon me touche. Ma mère m'a surprotégée et mon père le lui reprochait. J'étais pleine d'ambivalences : je sentais bien que j'avais plus de force que les autres et ma poitrine a peu poussé à l'âge où mes copines commençaient déjà à avoir des superbes atouts. A seize ans, je me suis fait poser des implants. J'ai essayé d'aller vers les garçons mais chaque aventure me ramenait sans arrêt à ces questionnements insolites : pourquoi est-ce que je n'arrivais pas à aimer mon corps, pourquoi j'avais envie de jouer à des jeux de garçon, pourquoi m'imposait-on des poupées, pourquoi m'habillait-on en robe ? Mon père m'amenait au foot et nous faisions des parties de ballon ensemble dans le jardin. Et le soir, dans mon lit, je rêvais que j'étais un garçon et que je séduisais toutes les filles de la classe. Puis, tout est allé de travers : je suis devenue le sujet de discorde entre papa et maman. Elle cherchait à me féminiser et lui aimait mon côté masculin, si bien qu'un jour, ils ont fini par me dire le secret de ma naissance. Ils avaient pensé me protéger en ne me disant rien et ils avaient eu tort parce que le jour de la révélation, je fis une telle crise que l'on dut m'hospitaliser. S'ensuivirent de longues années de traitements psychiatriques, de dépression et de tentatives de suicide jusqu'à celui de maman.

- A cause de ça ?

- Non, à cause des tromperies de mon père, des disputes et des humiliations. Depuis, je déteste les hommes. Christie, cela va dans le sens de mon mal-être. Je me suis même demandé si pour tuer le père et le garçon qui est en moi, ce n'était pas moi qui avais assassiné ces hommes. J'ai des trous de mémoire énormes... Je suis folle, Christie.

Christie planta son regard, droit dans les yeux verts de son amie.

- As-tu pensé à l'hypnose ?

- J'ai peur, Christie.

Leurs mains se joignirent spontanément à côté des assiettes. Anabella ressentit alors toute la force mentale que lui communiquait la jeune asiatique. Elle sourit et Christie chassa toutes les mauvaises pensées en l'invitant à continuer le repas.

- Allez, on ne va pas la laisser refroidir, ajouta Christie, parce que manger une bouillabaisse froide, ça, c'est un crime !

Commentaires (5)

1. Marie-Hélène (site web) 03/07/2013

J'adore ! Je suis fan moi aussi de tes récits qui nous emmènent dans un autre monde. J'aime ta façon d'écrire, ça donne une seule envie, en savoir encore plus. Bravo ma chère et talentueuse amie.
Bisous

2. linaigrette 14/06/2013

la suite, la suite!!!

3. linaigrette 22/05/2013

ah ben oui moi je suis une fan!!!ils savent pas ce qu'ils perdent les gens!!
j'aime beaucoup tes récits, ils se lisent tout seul, le suspens est là, c'est un vrai plaisir!
merci à toi de ce partage.

4. Hélène (site web) 20/05/2013

Ah !!!!!!!!!!!! une lectrice, ciel !
Merci Linaigrette

5. linaigrette 20/05/2013

je viens de commencer la lecture de ton second récit avec plaisir.
Toujours plein de suspence j'ai hâte de connaitre la suite. Bravo Hélène!

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Date de dernière mise à jour : 02/09/2013

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